Dans l’Union européenne, on travaille en moyenne 36 heures par semaine. C’est même un peu moins en Belgique. Aux États-Unis, on est plutôt aux alentours de 40 heures par semaine. Et, en Chine, on flirte avec les… 50 heures. Cette différence explique-t-elle le décrochage de l’économie européenne par rapport à ses deux grands rivaux ? Tentatives de réponse. ...
Faut-il travailler davantage ? Le débat refait régulièrement surface. En février dernier, après une visite remarquée en Chine, le chancelier allemand Friedrich Merz avait marqué les esprits en laissant entendre que l'Allemagne n'était pas assez productive. Et il avait envoyé un signal clair à ses compatriotes : il faudra travailler davantage pour que l'Allemagne puisse rester dans la course économique. Dans sa ligne de mire : la semaine des quatre jours et le régime des 35 heures dans l'industrie. Alors, qu'en est-il ? Sommes-nous en Europe et en Belgique en particulier trop avares en heures de travail ? Tentatives de réponses avec Philippe Ledent, Senior Economist chez ING Belgique.
Les chiffres, qu'ils proviennent de l'OCDE ou d'Eurostat, sont formels : on travaille moins en Europe qu'aux États-Unis ou en Chine. On parle ici de la moyenne des heures prestées et déclarées par an et par travailleur.
Nombre d'heures de travail hebdomadaires ©IPM Graphics / Didier LorgeL'écart serait de l'ordre de 15 % avec les États-Unis et atteint même un peu plus de 30 % avec la Chine. Selon Eurostat, les travailleurs prestent, en moyenne, 36 heures par semaine dans l'Union européenne, 34,5 en Belgique. Des disparités fortes existent cependant selon les pays : on travaille ainsi nettement moins aux Pays-Bas qu'en Grèce (voir notre infographie). Le compteur tourne plutôt aux alentours de 40 heures par semaine en moyenne pour un emploi à temps complet aux États-Unis, la durée des congés payés y étant plus limitée que sur le Vieux continent. Et, en Chine, la norme serait plutôt de 46 à 49 heures par semaine en moyenne. Bref, et même si ces chiffres sont à prendre avec des pincettes car ils émanent de différentes sources et se basent sur différentes méthodologies, il n'y a pas photo.
Les créations d'entreprises s'envolent en Wallonie: comment l'expliquer?2. Alors, faudrait-il travailler davantage en Europe ?Pas si vite… "La réponse se doit d'être nuancée", prévient d'emblée Philippe Ledent. Il peut y avoir un "lien indirect" entre le nombre d'heures prestées et la compétitivité d'une économie mais il n'est en aucun cas automatique ou systématique. Car d'autres critères que le temps de travail entrent évidemment en ligne de compte pour mesurer la vigueur d'une économie : l'innovation technologique, la valeur ajoutée produite, la productivité, le coût du travail, le niveau des salaires, la fiscalité, le poids des régulations, la capacité à identifier des produits ayant un potentiel commercial planétaire… Et ces facteurs varient d'un continent à l'autre. Gare aux raccourcis donc. Il serait erroné, sur base de la seule comparaison du temps de travail, d'en conclure qu'il s'agit là de la cause du décrochage de l'économie européenne par rapport aux États-Unis et à la Chine.
guillement"Sur un tel marché où il y a les mêmes degrés de sophistication et de robotisation, l'augmentation de la durée de temps de travail peut théoriquement faire la différence."
"En Belgique, par exemple, tout le travail à faible valeur ajoutée, à faible productivité a disparu. Nous avons une industrie qui est très robotisée. Cette mécanisation importante permet d'expliquer le fait que la productivité du travail arrive à compenser le coût du travail élevé. Tout le travail non productif a été externalisé et est parti aux États-Unis et certainement en Chine. Et il ne faut pas oublier que la grande part de la valeur ajoutée et de l'emploi en Europe se retrouve désormais dans les services", explique Philippe Ledent. Qui ajoute : "Quand Friedrich Merz dit que les Allemands doivent travailler plus, il pense avant tout à l'industrie automobile allemande qui est en concurrence directe avec les géants chinois du secteur. Mais on parle ici d'un marché, celui de l'automobile, qui est concurrentiel et global sur la planète. Sur un tel marché où il y a les mêmes degrés de sophistication et de robotisation, l'augmentation de la durée de temps de travail peut théoriquement faire la différence car cela permet de réduire le coût à l'unité produite. Mais le vrai problème est ailleurs : dans ce secteur, la Chine a aujourd'hui des modes de production et un degré d'innovation plus élevé qu'en Europe. Ce n'est pas en augmentant le temps de travail des Allemands que les voitures européennes seront au même niveau technologique que les voitures chinoises."
Heures travaillées par an/personne dans l'OCDE ©IPM Graphics / Didier LorgeBref, pour Philippe Ledent, les priorités de l'Europe sont ailleurs. "Le temps de travail pourrait nous aider indirectement dans un deuxième temps ; l'augmenter maintenant risquerait d'alimenter le chômage ; mais le vrai problème de l'Europe, c'est qu'elle ne parvient plus à produire et à exporter suffisamment. Ce qu'il nous faut d'abord avant de penser à augmenter le temps de travail, ce sont de bonnes idées, des innovations ou de bons produits qui ont le potentiel de connaître le succès au niveau mondial".
guillement"Il faut prendre les choses dans l'ordre. Et d'abord définir clairement ce que l'on veut en Europe : la croissance ou la décroissance ? Créer des champions au niveau mondial ou profiter de la vie ?"
Pour l'économiste, il faut donc en priorité s'attaquer à tous les freins et obstacles à la croissance et l'innovation en Europe. Et, de citer par exemple et à l'image de ce qui avait été mis en évidence dans le rapport de Mario Draghi, les enjeux liés à la régulation ou aux financements des projets innovants, mettant en avant le faible de nombre de licornes en Europe par rapport aux États-Unis. "Il faut prendre les choses dans l'ordre. Et d'abord définir clairement ce que l'on veut en Europe : la croissance ou la décroissance ? Créer des champions au niveau mondial ou profiter de la vie ?", poursuit-il.
La méthode "à la chinoise" du gouvernement bruxellois : l'exécutif prend le contrôle du dossier Audi Forest pour contourner son administrationCe n'est donc qu'à la condition d'une Europe nettement plus ambitieuse, capable de donner naissance à davantage d'acteurs économiques "globaux" avec des produits "made in Europe" vendus à travers le monde, et d'investir dans de nouveaux secteurs en croissance que l'augmentation du temps de travail pourrait être efficace, selon l'économiste et servir "de carburant à la croissance" dans un contexte, par ailleurs, marqué par le vieillissement de la population.
La compétition internationale est forte. ©ShutterstockPour Philippe Ledent, l'intelligence artificielle (IA) va forcément libérer de la main-d'œuvre et améliorer la productivité en déchargeant les travailleurs de l'exécution de certaines tâches. Mais, là aussi, elle pourrait servir de "choc technologique" salutaire si dans le même temps on identifie de nouveaux domaines où le travail humain pourrait prendre place.
"Le grand danger de l'IA, c'est de nous faire basculer dans une logique de perdants. Si on n'arrive pas à générer de l'innovation et de la croissance, la tentation va consister à dire qu'il est nécessaire de partager la masse de travail disponible et donc d'abaisser le temps de travail. Mais, à ce moment-là, il n'y a aucune raison que nos salaires ne baissent pas dans la même proportion", relève l'économiste. Et de prendre l'exemple du succès de la licorne belge Odoo en Inde : "Si Odoo connaît une telle croissance en Inde, c'est, j'imagine, parce que cette société y a trouvé une main-d'œuvre – des ingénieurs, des développeurs ou des programmeurs – qu'elle ne trouve plus assez en Europe. Si certains ingénieurs étaient, grâce à l'IA, libérés par exemple dans le secteur automobile, cela permettrait probablement à Odoo de croître plus rapidement en Europe."
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