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Benoît Drouot : "Une partie de la jeunesse semble ne pas voir que les religions sont fondamentalement politiques"

Дата публикации: 26-10-2026 14:00:05

Pour Benoît Drouot, professeur agrégé d’histoire-géographie, coauteur de « La laïcité en 30 questions » (La Documentation française, 2026), il est faux de croire que la religion ne relève que de choix individuels.

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L’un des principaux enseignements de l’étude intitulée « Les Français face aux questions de laïcité et de religion » réalisée par l’Ifop pour Marianne réside dans le regard totalement dépolitisé que la jeunesse porte sur la religion, appréhendée aux seuls prismes de la liberté individuelle et de l’identité.

Rien d’étonnant, dès lors, qu’elle se déclare si défiante à l’endroit d’une laïcité dont l’histoire et les motifs puisent à une lecture politique critique du phénomène religieux : quand Ferdinand Buisson, un des penseurs et artisans de la laïcité au tournant des XIXe et XXe siècles, voyait dans « la question religieuse […] la première de toutes les questions politiques », le socialiste Jean Jaurès blâmait dans le « christianisme […] la négation du droit humain et un principe d’asservissement ».

C’est fort de tels arguments que Jules Ferry justifia la laïcisation de l’école publique, qu’il voulait soustraite aux « ministres des cultes [membres des clergés] qui ont […] des opinions [il pensait aux valeurs républicaines] séparées des nôtres par un si profond abîme ». De fait, l’Église catholique fustigeait alors la liberté de conscience, condamnait l’instruction des filles et refusait toute morale qui ne se réclame pas de la religion.

Esprit conflictuel

À rebours de Ferdinand Buisson, Jean Jaurès ou Jules Ferry, une partie de la jeunesse semble ne pas voir que les religions et leurs croyances sont fondamentalement politiques ; ce que fait oublier, il est vrai, la distinction qui mériterait discussion entre islam et « islam politique ». Parce qu’elles produisent des effets sociaux puissants, qui n’épargnent pas les non-croyants, parce qu’elles forgent des représentations collectives, qu’elles conditionnent des comportements et des rapports aux autres, les croyances religieuses débordent de beaucoup les seuls périmètres de la foi personnelle et de l’intimité spirituelle.

C’est pourquoi un enseignement des faits religieux qui prétend ouvrir à l’esprit critique ne peut se cantonner à une approche événementielle, patrimoniale et culturelle des religions. Il doit aussi expliquer, par exemple, que la Bible et le Coran ont été conçus dans un esprit conflictuel, contre des adversaires, si ce n’est des ennemis, dont il s’agissait – et dont il s’agit toujours parfois – de triompher : ceux qui fabriquent des « idoles » dans l’Ancien Testament, les juifs qui nient que Jésus soit le messie dans le Nouveau Testament, les polythéistes (condamnés à disparaître), les juifs et les chrétiens dans le Coran. Ce qui est encore trop souvent présenté aux élèves comme des textes « sacrés » (le vocable critique devrait être « sacralisés ») sont des textes de combat, des outils de propagande de religions dont chacune s’autoproclame la seule « vraie ».

L’historien Odon Vallet rappelle que la religion « divise », qu’elle « creuse un fossé entre croyants et incroyants, fidèles et infidèles, pieux et impies ». Les croyances religieuses tracent des frontières, alimentent la méfiance, nourrissent le rejet (qu’ensuite le dialogue interreligieux se promet d’effacer…) ; que l’on pense, par exemple, aux unions interreligieuses réprouvées, de facto ou de jure. Au service de leur combat, les religions ont produit un lexique injurieux infini pour stigmatiser, avilir, diffamer, humilier l’autre, voué aux gémonies et condamné à la géhenne : infidèle, hérétique, mécréant, idolâtre, associateur, dénégateur, falsificateur, imposteur, inique, schismatique, impur, apostat, sodomite, pervers, scélérat, perfide, sans parler du vocabulaire animalier (âne, singe, par exemple), etc.

Défaite de la pensée critique

Ces textes sacralisés ont servi, et servent encore trop souvent, à justifier des ordonnancements sexistes, à refuser des droits (aux homosexuels ou le droit à mourir), ou à autoriser l’exclusion, la persécution, la peine de mort. L’argument de l’interprétation des textes ne peut suffire à dédouaner les religions, car l’invoquer, c’est déjà reconnaître qu’ils prêtent le flanc à des lectures multiples, y compris sexistes, discriminantes, violentes, guerrières.

Que les croyants trouvent dans la religion un réconfort pour affronter les épreuves de la vie, qu’ils la mobilisent pour manifester leur appartenance à un groupe, qu’elle soit l’expression de la fidélité à une tradition ou une loyauté familiale, tout cela n’est pas en cause. Mais la sincérité de la foi ne doit pas servir de prétexte à la neutralisation de la critique de ce qui demeure un puissant instrument de contrôle social et de conservatisme sociétal, parfois un ferment d’exclusion.

La foi, derrière laquelle les jeunes ne considèrent que l’individu qui s’en réclame, ne peut être isolée de l’idéologie et des conceptions politiques que charrie le texte fondateur.

Aujourd’hui, pour une large frange de la jeunesse, les seules attitudes possibles à l’égard de la religion sont l’abstention, le respect, la déférence. Une étude récente révélait que 58 % des jeunes de 15 à 17 ans jugent « inacceptable » de « critiquer les religions ». Si c’est une victoire pour les religions – qu’une partie de la gauche, pourtant historiquement fer de lance de la critique politique et sociale des religions, favorise –, c’est une défaite pour la pensée critique et pour les libertés.

Foi et idéologie

La foi, derrière laquelle les jeunes ne considèrent que l’individu qui s’en réclame, ne peut être isolée de l’idéologie et des conceptions politiques que charrient le texte fondateur, la communauté et l’institution religieuse auxquels elle s’adosse. La séparation des hommes et des femmes dans les lieux de culte, l’interdiction faite aux secondes d’accéder aux responsabilités religieuses ou la condamnation de l’homosexualité sont des faits politiques, même recouverts du vernis religieux : ils projettent une vision de la société, forgent des représentations, conditionnent des comportements. Pourtant, ce qui fait scandale dans l’entreprise, à l’école, dans l’espace public, etc. devient soudainement respectable, dès lors qu’est brandi le motif religieux. Ce qui revient à accorder aux religions le privilège exorbitant de déroger aux valeurs républicaines, et in fine de contribuer à les fragiliser.

Un travail de fond doit être entrepris d’urgence auprès de notre jeunesse. Nos libertés, à toutes et à tous, pour aujourd’hui et plus encore pour demain, en dépendent. L’école doit y prendre sa part, par un enseignement des faits religieux qui assume de passer les religions et leurs croyances au crible de la critique, en commençant, par exemple, par cesser d’affirmer que toutes les croyances sont éminemment respectables. C’était la mission qu’assignait Ferdinand Buisson à l’école laïque quand il écrivait que l’enseignement « doit affirmer les vérités scientifiques sans se mettre en peine de savoir si l’Église les a condamnées, les vérités historiques sans se préoccuper de les faire tourner invariablement à l'honneur du Vatican, les vérités politiques et sociales, essence de la démocratie, sans se soucier de les mettre d'accord avec la politique passée ou présente du parti catholique ».

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