Professeur d’histoire contemporaine à Sciences Po Rennes et auteur d'« Histoire de la banlieue » (Perrin, 2024), Thibault Tellier explique que les émeutes du 17 octobre sont la conséquence d'une politique de la ville qui a échoué.
On en sait désormais un peu plus sur les auteurs de la guérilla urbaine qui s’est déroulée dans les grandes villes françaises le samedi 17 octobre, à commencer par Paris. Deux groupes ont été à la manœuvre. D’un côté, les black blocs qui se sont principalement attaqués aux bâtiments officiels, à commencer par les mairies ; de l’autre, des jeunes venus principalement des cités de banlieues pour se livrer à de véritables razzias dans les centres-villes.
Pour comprendre les raisons qui ont amené cette seconde catégorie à agir de la sorte, il faut revenir cinquante ans en arrière, lorsque la politique de la ville a été inventée pour venir en aide à ces quartiers majoritairement composés d’habitat social. Pétrie de bonnes intentions, elle a laissé de côté, dans une large mesure, l’enjeu de l’intégration républicaine face aux communautarismes.
Le malaise des banlieuesC’est au milieu des années 1970 que l’on met en place la première politique destinée à mettre un terme à ce que l’on appelle « le malaise des banlieues ». Mais très vite, les opérations sont dépassées par les premières violences urbaines qui éclatent dans l’Est lyonnais. En 1981, une nouvelle politique dite de développement social des quartiers est mise en œuvre. Mais dès le milieu de la décennie, l’ambiguïté s’installe. Alors que les opérations engagées concernent des quartiers où la proportion de familles d’origine immigrée vivant dans les HLM est forte (jusqu’à 40 %), la question migratoire n’est pas abordée de front. Les concentrations de population immigrée se poursuivent dans des quartiers touchés de plein fouet par la crise économique. En 1983, la Marche pour l’égalité et contre le racisme n’est pas traduite en actes politiques.
En lieu et place, la lutte contre le racisme avec SOS racisme et la promotion de multiculturalisme serviront de pensée magique à un Parti socialiste en quête de dépassement de la vieille lutte des classes. Au même moment, le Front national de Jean-Marie Le Pen débute son ascension sur le plan électoral. En 1987, paraissent deux essais : La Galère : jeunes en survie de François Dubet et Les banlieues de l’islam de Gilles Kepel. Tous les deux parlent des jeunes de banlieue. Essentiellement victimes de la crise pour le premier, possiblement tentés par un regain religieux pour les jeunes générations issues de l'immigration pour l’autre. Les pouvoirs publics focaliseront sur le premier, ne voulant pas voir qu’un autre danger, tout aussi puissant que la relégation sociale, menace également la France dès cette époque.
Le début des années 1990 recompose le paysage politico-idéologique français en lien avec la place de l’islam en France. L’affaire du voile à Creil en 1989, la solidarité de nombreux jeunes des cités avec Saddam Hussein lors de la première guerre du Golfe en 1990, ainsi qu’avec la cause palestinienne lors de la première intifada, laissent entrevoir une influence de plus en plus forte de l’islam dans les quartiers de la politique de la ville. Tandis que François Mitterrand fait le choix de Maastricht, l’idée républicaine semble passée de mode à gauche. Le rapport des jeunes d’origine immigrée à la nation française n’est guère questionné. Les avertissements ne manquent pourtant pas. En 1995, la France tout entière découvre Khaled Kelkal, premier terroriste islamiste issu de la banlieue de Vaulx-en-Velin. À partir de 1995, la droite au pouvoir s’aligne sur la gauche en matière de conduite de la politique de la ville.
Elle devient le seul horizon pour de nombreux jeunes sans que l’on se pose la question de leur réelle intégration politique au sein de la nation. À partir de 2003, la politique de rénovation urbaine mise en œuvre par Jean-Louis Borloo incarne la nouvelle ligne gouvernementale. Les émeutes de 2005 viennent toutefois rappeler avec force que les défis à relever ne sont pas seulement sociaux et urbanistiques. Ils concernent aussi le devenir d’une jeunesse d’origine immigrée qui se reconnaît de moins en moins dans le modèle républicain. La France « Black Blanc Beur » de 1998 n’aura été qu’un mirage de courte durée. Malgré cela, le récit urbain des pouvoirs publics se focalise toujours sur le vivre-ensemble alors que le communautarisme ne cesse de progresser.
La nouvelle FranceParallèlement, les vieux schémas d’encadrement politique (socialisme municipal) et associatif (éducation populaire) s’épuisent, pour ne pas dire disparaissent. Dès lors, faute d’un projet d’engagement républicain pour ces banlieues, une nouvelle offre politique est disponible pour qui saura séduire un électorat jusque-là extrêmement abstentionniste. C’est ce à quoi s’attache La France insoumise depuis 2016. En participant à la Marche contre l’islamophobie en 2019, Jean-Luc Mélenchon envoie un message très clair aux jeunes d’origine immigrée tout en couplant sa ligne politique avec la pensée décoloniale qui cultive le ressentiment des jeunes de banlieue d’origine immigrée à l’égard de la France.
Trois ans plus tard, en 2022, alors qu’il ne lui a manqué que 600 000 voix pour se qualifier pour le second tour de la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon fait officiellement des banlieues le socle de la Nouvelle France qu’il appelle de ses vœux. Les jeunes de banlieue seront son armée populaire. Après des victoires importantes en banlieue comme à Saint-Denis ou La Courneuve, l’heure de la bataille de 2027 a sonné.
Durant un demi-siècle, les différentes majorités politiques de gauche comme de droite qui se sont succédé au pouvoir ont sans aucun doute sous-estimé les métamorphoses politiques et culturelles à l’œuvre dans les banlieues. Le pari sur les effets de la politique de la ville a laissé de côté de grandes questions structurelles comme la gestion des flux de l’immigration ou bien l’intégration des troisième et quatrième générations. Dès 2002, un ouvrage alertait pourtant sur Les territoires perdus de la République.
Chaos politiqueEn 2018, lorsque le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb annonce la mise en œuvre des quartiers de « reconquête républicaine », lui-même se montre pourtant pessimiste. Lors de son départ de la place Beauvau la même année, il livre cette sombre prédiction selon laquelle, si on avait vécu jusque-là côte à côte, on risquait bien de vivre bientôt face à face.
Faute d’une véritable détermination politique destinée à donner aux banlieues populaires toute la place qu’il leur revient au sein du pacte républicain, c’est désormais le risque de voir toute une partie de ces territoires se détacher de ce qui fonde notre nation, y compris par la violence comme en témoignent les scènes de guérilla urbaine de ce samedi 17 octobre. Ce qui se passe en Italie à Milan et en Belgique à Mons montre que ce sont aussi nos sociétés modernes postindustrielles qui sont plus globalement visées par les ingénieurs de ce chaos politique.