Références à « Star Wars » et « One Piece », duels de charisme, chasuble du « gilet jaune »… D’un écran, d’une manifestation, d’une cour ou d’un pays à l’autre, les jeunes se transmettent les gestes de la révolte. Mais savons-nous encore les lire ?
Les policiers arrivent sur le blocus, casqués, boucliers levés. Nous sommes à la porte de Vincennes, à Paris, le 13 octobre. La scène pourrait tourner à l’affrontement ordinaire mais, face aux uniformes, lycéens et étudiants se mettent à chanter « la Marche impériale » de « Star Wars ». Pas une insulte. Pas un slogan. Ce chant fait pourtant davantage qu’un mot d’ordre, puisqu’il distribue les rôles. A l’Empire, les casques, les rangs, le pas cadencé. Aux rebelles, tout le reste. En quelques mesures, ces jeunes montrent qu’ils perçoivent le maintien de l’ordre comme une mise en scène, dont ils fournissent eux-mêmes la bande-son.
Ni ce chant, ni ce blocus ne sortent de nulle part. Voilà plus de trente ans que les lycéens descendent dans la rue pour réclamer des moyens et dénoncer les classes surchargées, et une vingtaine d’années que le blocus s’est installé devant les grilles. Le sociologue Charles Tilly aurait reconnu là un « répertoire », ces formes de protestation qu’une société sait jouer, un mot qu’il entendait au sens du théâtre, où chaque génération reprend la pièce pour l’improviser et la détourner. La nouveauté de 2026 tient moins au texte qu’à l’apprentissage des rôles.
Comment apprenait-on, autrefois, à manifester ? En défilant auprès des aînés dans les cortèges, les syndicats ou les partis. Les lycéens de 1968 tenaient « l’Internationale » de quelqu’un. Ceux de 2026 tiennent « la Marche impériale » d’un film que tout le monde a vu, les refrains d’Aya Nakamura, la « battle d’aura » d’une tendance TikTok devenue jeu de rue. D’autres gestes viennent de plus loin, d’un autre pays ou d’un autre mouvement : en 2019, à Hongkong, des manifestants étouffaient les grenades lacrymogènes sous des cônes de signalisation ; ce même 13 octobre, un reportage vidéo de « l’Humanité » montre des lycéens et des étudiants, masques à gaz sur le visage, tenter la même chose. Sur TikTok, des comptes appellent à une « Fête de la Musique, partie 2 » le 17 octobre avec, pour tenue officielle, évidemment, celle des « gilets jaunes » : huit ans après les ronds-points, un gilet de sécurité routière devenu emblème de révolte revient en costume de fête, porté par des adolescents qui n’étaient alors que des enfants.
L’anthropologue Marcel Mauss rangeait parmi les « techniques du corps » le fait de marcher, de nager, de se tenir. Autant de gestes qu’on acquiert en imitant ceux qu’on admire. Ceux de la manifestation n’y échappent pas. Le mot « mème », forgé bien avant Internet, désignait justement ce qui se transmet par imitation, et la génération Z qui, du Népal à Madagascar, a brandi le drapeau pirate du manga « One Piece » n’a pas appris autrement ses signes de ralliement. L’historien de l’art Aby Warburg suivait d’image en image ces « formules de pathos » qui portent l’émotion d’une époque à l’autre, et Georges Didi-Huberman en a retrouvé la trace dans les gestes de soulèvement. Ce qui demandait des siècles semble prendre aujourd’hui quelques heures.
Il y a là une question que nous, enseignants, devrions nous poser. Certains d’entre nous ont manifesté en 1990 ou en 1998, ou bloqué leur lycée en 2006. Qu’en avons-nous transmis ? Presque rien, sans doute, par prudence ou par pudeur. Nos élèves ont donc appris ailleurs, chez leurs pairs, sur leurs écrans, auprès de jeunes de Hongkong ou de Katmandou qu’ils ne rencontreront jamais. Ce n’est pas un reproche qu’on peut leur faire, c’est peut-être un constat qui nous regarde.
Certains adultes, pourtant, transmettent encore. A Saint-Denis, des professeurs du lycée Paul-Eluard ont formé une chaîne humaine autour de leurs élèves face aux forces de l’ordre, comme le faisait déjà, en 2008 à Gagny [Seine-Saint-Denis, NDLR], un enseignant interposé bras écartés devant une charge : un geste qui ne doit rien à TikTok, qui passe d’une génération d’enseignants à l’autre, parce que transmettre, dans notre métier, veut aussi dire protéger. Les artistes, eux, prêtent leur métier. Au Havre, toujours le 13 octobre, le rappeur Médine a pris le micro devant plusieurs centaines de manifestants, avant de se mêler au cortège. « Les lycéens m’ont sollicité, je me suis rendu disponible », a-t-il expliqué, précisant qu’il n’était pas venu dérouler son répertoire mais aider les slogans à porter plus loin. Ce sont les élèves qui sont allés chercher l’artiste. Lui leur a offert ce qu’il sait faire : le rythme, la scansion, l’art de faire tenir une phrase dans une foule.
Il arrive même que la transmission s’inverse. A Laval, au début d’octobre, le proviseur du lycée Ambroise-Paré a dû apprendre le code de ses élèves pour relever leur défi d’aura, et l’a remporté sous les « Monsieur ! » de la cour. A Guingamp, « le Télégramme » racontait que celui du lycée Auguste-Pavie avait, à son tour, accepté la battle.
D’où ce paradoxe : en manifestant contre l’état de leur école, les lycéens apprennent à manifester hors de toute école. Faut-il que les enseignants leur montrent comment bloquer un lycée ? Evidemment non. Mais regarder ces gestes, les nommer, retrouver leur provenance, en mesurer les risques et en lire l’ironie, voilà ce que nous savons faire. Ils chantaient « la Marche impériale ». Nous en connaissons tous l’air. A nous d’en apprendre les paroles.
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Samuel Lequette