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« Pour le lecteur assidu de mangas, le mouvement lycéen est une évidence »

Дата публикации: 17-10-2026 14:28:12

Ces BD japonaises sont au cœur de la culture de la jeunesse. Rien d’étonnant, selon l’enseignant et vidéaste Gatsu Sensei, à ce qu’on les retrouve partout dans le mouvement lycéen actuel. En particulier l’une d’entre elles, « One Piece » qui dit beaucoup sur les attendus politiques de cette « génération terrible »

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Qui aurait pu imaginer que la génération post-Dorothée (aussi appelée génération Z), nourrie aux animés revendiquant une soif intense de liberté, la poursuite de ses rêves et l’entraide intergénérationnelle, irait dans les rues pour manifester contre un gouvernement qui semble la délaisser ? Qui aurait pu prévoir que, dans une œuvre vendue à plus de 500 millions d’exemplaires à travers le monde, où un jeune pirate accompagné de son équipage défie un gouvernement mondial tyrannique ne tenant sa légitimité que de son ancienneté et du monopole de la violence légitime dont il est détenteur, les jeunes lecteurs ne s’identifieraient pas à lui lorsque leurs libertés individuelles et leurs conditions de vie semblent bafouées ? Pour le lecteur assidu de mangas, tout cela est une évidence ! Rappelez-vous : à la même période, l’an passé, plusieurs manifestants de la Gen Z à travers le monde (de Madagascar au Népal, en passant par le Maroc) hissaient à l’unisson un drapeau de pirate, aussi appelé « Jolly Roger », orné d’un chapeau de paille. Parmi les différents codes de langage qu’utilise cette jeunesse pour protester, se révolter, mais aussi s’unir face aux répressions subies, le manga semble jouer un rôle central. Mais pourquoi ?

Des œuvres générationnelles

Lorsque le Club Dorothée ferme ses portes en 1997, les mangas et animés (terme pour désigner l’adaptation animée d’un manga) ne disparaissent pas avec lui. Des chaînes voient le jour comme Mangas (1998) ou encore Game One (1998). Mais vient surtout avec la fin du XXᵉ siècle l’émergence d’Internet, des forums, des Skyblogs, de YouTube, de Dailymotion et j’en passe… Cet accès à Internet a permis à la jeunesse française ayant grandi avec ces programmes de ne plus subir le joug de la programmation TV, mais d’aller elle-même à la recherche des contenus qui l’intéressaient. Parmi eux, les productions japonaises faisaient légion. Avec l’essor des rayons mangas dans les librairies spécialisées, la France devient très vite le second pays consommateur de mangas au monde et une nouvelle génération grandit avec des œuvres qui désormais font partie de sa culture, de son temps mais aussi et surtout, de sa génération. Se fonde donc un sentiment de communauté autour du manga, popularisant davantage ce dernier en France et touchant de plus en plus de jeunes adolescents, héritiers spirituels des enfants de Dorothée. Ainsi, dans l’ADN identitaire de ce que l’on nomme la génération Z, le manga est un pilier. Voilà pourquoi, lorsque les lycéens se révoltent, ils usent de leurs codes, de leurs langages à eux pour porter cette volonté commune de faire entendre leurs revendications. Dans ce cas-là, un manga sort du lot, celui dont le protagoniste porte depuis quelque temps le surnom de « libérateur des peuples » : « One Piece ».

Un manga sur la révolte

« One Piece » est une œuvre aux thèmes multiples, mais son essence est fondamentalement politique. Que ce soit par ses personnages principaux, des pirates, à savoir des hors-la-loi, leur antagonisme avec d’autres pirates, mais aussi et surtout le « gouvernement mondial », liberticide à plusieurs égards et exerçant une influence jugée illégitime par nos protagonistes. Les thématiques auxquelles ils se confrontent à chaque fois qu’ils débarquent sur une nouvelle île - esclavage, inégalité des richesses, famine, pauvreté, travail forcé - nous le rappellent aussi. Face à cela, et à chaque reprise, l’équipage du chapeau de paille dit « non ! », « il suffit » et ainsi, ses membres engagent le combat contre ces instances répressives, renversent l’ordre établi et redonnent au peuple sa souveraineté avec l’élection d’un chef plus humain, plus apte à combler les besoins de tous et à l’écoute des doléances de chacun. Luffy, personnage principal donc, par l’outrage qu’il ressent au fond de lui-même face à l’impossibilité qu’a, par exemple, une simple enfant de se nourrir, décide de se révolter et de brandir son poing contre l’oppresseur. « One Piece » est donc un manga qui traite, au sens camusien, de la révolte.

Albert Camus et « One Piece »

La révolte, c’est le moment où l’on ose dire « non », où la situation, jusque-là acceptée, bascule dans l’intolérable. Ainsi, elle semble, par ce même mouvement de négation, fonder un droit positif, celui de s’opposer à l’oppresseur. Le manga « One Piece » offre une sorte d’éternel retour de ce « non » : à chaque grand arc, son non. Un mouvement donc analogue aux revendications lycéennes qui voient en Luffy un écho à leurs revendications, à leur ras-le-bol ! Car ce qui fait la spécificité de la révolte dans « One Piece », c’est que rien dans ce mouvement ne découle d’une théorie politique particulière, mais d’un sentiment commun d’injustice. Cela est, par ailleurs, plus fédérateur ! L’on se met difficilement d’accord sur le régime à mettre en place, chose que l’on observe à chaque élection présidentielle, mais nous sommes généralement tous d’accord lorsque nous nous confrontons à une injustice. La justice vient donc d’abord et avant tout du non !

Ce sentiment d’injustice, dans l’œuvre d’Eiichiro Oda, n’est donc pas seulement l’apanage de l’équipage au chapeau de paille, mais est aussi partagé par d’autres pirates animés par la même soif de liberté. Qu’ils se connaissent ou non, ils ont pris la mer en même temps afin de trouver ce fabuleux trésor et reversent, sur leur passage, les ordres établis et les gouvernements tyranniques (ou simplement sèment la pagaille). Le gouvernement, pour leur donner un nom, a choisi une qualification qui pourrait bien être portée par cette nouvelle génération Z, cette génération post-Dorothée : la génération terrible !

BIO EXPRESS

Gatsu Sensei est philosophe, auteur, vidéaste et professeur. Il est spécialiste de la philosophie des mangas et influenceur sur les réseaux sociaux (compte Instagram suivi par plus de 35 000 personnes et compte TikTok suivi par 135 000 personnes). Gastu Sensei est l’auteur du livre « Manga Philo. Toute la philosophie révélée par le manga » (l’Étudiant éditions, 2024) mais aussi de « Je suis de la génération terrible… » (Philosophie Magazine Éditeur, Éditions Sciences humaines, 2026).

Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Gatsu Sensei

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