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« En parlant de manipulation des lycéens, on refuse aux jeunes la pleine autonomie de leur colère »

Дата публикации: 04-10-2026 07:30:14

Pour Saïd Benmouffok, le soupçon de manipulation et la focalisation sur les violences permet d’éviter de penser la jeunesse comme un sujet politique capable de porter son propre jugement sur le monde.

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A chaque mobilisation de la jeunesse, le même soupçon revient : elle serait manipulée. Aujourd’hui, LFI est mise en cause. Le gouvernement dénonce son rôle dans la mobilisation lycéenne. Emmanuel Macron accuse des responsables politiques de venir « exciter les élèves » devant les établissements. Les violences prennent une place croissante dans le débat public. Elles permettent de ne plus parler du reste : des postes non pourvus, des classes surchargées, des bâtiments dégradés, de Parcoursup, des conditions d’études.

Ce réflexe n’a rien de nouveau.

En 1973, des centaines de milliers de lycéens se mobilisent contre la réforme du service militaire. Le ministre de l’Education nationale, Joseph Fontanet, demande alors aux parents et aux enseignants de « mettre en échec les meneurs, souvent extérieurs aux établissements ». Ils poursuivraient, selon lui, des objectifs étrangers à « l’intérêt des jeunes ». Quelques semaines plus tard, il explique que la poursuite de « l’agitation » ne peut plus s’expliquer que « par des intentions politiques ».

En 1986, le scénario se répète. Le mouvement contre le projet Devaquet devient massif. Charles Pasqua voit derrière les étudiants et les lycéens des « professionnels de la déstabilisation, gauchistes et anarchistes ». Il décrit des jeunes « abusés et débordés ». Puis les affrontements occupent toute l’attention. Le Quartier latin aurait été livré « aux loubards, aux pillards et aux agitateurs ». Nous sommes alors au lendemain de la mort de Malik Oussekine.

En 2006, pendant le mouvement contre le CPE, Nicolas Sarkozy reprend le vocabulaire des « casseurs », des « voyous » et des « minorités » qui bloqueraient lycées et universités. Une même rhétorique revient à chaque épisode. On refuse aux jeunes la pleine autonomie de leur colère.

Il n’y a pourtant rien d’étonnant à ce que des organisations politiques interviennent dans les mouvements sociaux. LFI soutient aujourd’hui la mobilisation. Des militants sont présents devant certains établissements. C’était déjà le cas des organisations de gauche et d’extrême gauche en 1968, en 1973 ou en 1986.

Mais c’est leur prêter un pouvoir démesuré que leur attribuer l’origine des révoltes de la jeunesse. Cette grille de lecture conspirationniste révèle surtout l’incapacité de comprendre ce qui se joue dans ces mobilisations collectives. Elle déplace la discussion. On ne répond pas aux revendications. On cherche celui qui les aurait fabriquées.

Et lorsque cette explication ne suffit plus, il reste la dénonciation de la violence. Quelques affrontements changent alors la nature du débat. On parle des poubelles brûlées, des projectiles, des interpellations, du maintien de l’ordre, mais surtout pas des demandes concrètes des lycéens. Ce déplacement est d’autant plus efficace que les violences sont parfois réelles. Il ne sert à rien de les nier. Mais une poignée de personnes violentes ne dit pas ce que pensent des milliers de jeunes. Pas plus que la présence de responsables politiques devant certains établissements ne suffit à expliquer pourquoi la mobilisation s’étend.

Le problème est là. Nous continuons à considérer la jeunesse comme une catégorie qu’il faudrait protéger, encadrer, orienter, parfois réprimer, mais beaucoup plus rarement comme un sujet politique capable de porter son propre jugement sur le monde.

Ce qui dérange véritablement dans la jeunesse n’est pas sa supposée naïveté. C’est exactement l’inverse. C’est le moment où ceux que l’on voudrait encore considérer comme des enfants regardent les institutions que nous leur transmettons et disent : « cela ne nous convient pas ».

A chaque génération, le pouvoir croit découvrir derrière eux des agitateurs, des meneurs, des casseurs, aujourd’hui des « proxys ». Peut-être faudrait-il enfin accepter l’hypothèse la plus simple. Derrière les lycéens, il n’y a parfois personne. Il y a les lycéens. Et devant eux, il y a le monde que nous leur préparons.

◗ Chronique de la bataille culturelle, c’est toutes les semaines, par Béligh Nabli, essayiste et professeur de droit public, et Saïd Benmouffok, professeur de philosophie, conseiller de la ville de Paris (ex-Place publique), pour revenir sur les idées qui font bouger la campagne présidentielle.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Saïd Benmouffok

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