Popstars de l'Ancien Régime, les castrats sont adulés à travers l'Europe des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais pour sublimer leur plus précieux attribut, ils doivent faire le sacrifice d'un autre…
On dirait la voix d'un ange. Lorsqu'il monte à travers la nef, chatouillant le cuivre de l'orgue, rebondissant en écho sur les voûtes, le chant du castrat produit une harmonie cristalline, taillée pour la célébration du divin. À l'église Santa Maria della Pace de Brescia, en ce printemps 1712, on joue le Stabat Mater de Vivaldi, composé pour l'occasion. Devant le parterre de fidèles, un castrat en solo fait vibrer son bel organe pour célébrer le Carême. Mais cette voix lumineuse porte le deuil, hélas, d'un autre organe.
Dès les années 1550 en Italie, les premiers chœurs de castrats (castrati) se répandent dans les églises de culte catholique. Conquis, les spectateurs en redemandent. En quelques décennies, les chanteurs vont s'éloigner des églises pour se produire sur les scènes les plus prisées, de Vienne à Paris en passant par Rome et Londres.
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Si l'Occident s'enflamme pour la «troisième voix», elle ignore qu'il s'agit en fait d'une importation ottomane: en Orient, cela fait plusieurs siècles que les eunuques, gardiens des sérails, sont châtrés. Cela aura permis, bien involontairement, d'admirer leur timbre prodigieux.
Délivrez-nous du mâleSoucieuse de multiplier ses talents, l'Italie se met à pratiquer l'émasculation tous azimuts au XVIIe siècle. Un voyageur du temps rapporte que l'enseigne d'un marchand, croisée dans les rues de Naples, vantait ce triste commerce: «Ici on châtre proprement et à bon marché.» Comment se déroule l'opération? Un enfant se fait opérer entre sept et douze ans, prévenant la fameuse «mue» adolescente. Il est plongé dans un bain chaud pour atteindre une sorte de léthargie, situation la plus proche de l'anesthésie, après quoi les testicules sont incisés. Bien sûr, vu le gain à réaliser pour des barbiers sans scrupules, certains bouchers savent s'improviser châtreurs… avec les conséquences que l'on imagine.
De l’autre côté des Alpes, les humanistes s’offusquent: «Il se trouve en Italie des pères barbares qui, sacrifiant la nature à la fortune, livrent leurs enfants à cette opération» s’étrangle Jean-Jacques Rousseau. La victime n’a pas son mot à dire: les castrats riches et célèbres inspirent aux parents pauvres des rêves de grandeur. Parfois, leurs géniteurs en viennent à prétexter une malformation ou une maladie pour justifier l’opération…
«Il faut dire que les femmes sont interdites de chant dans les états du Vatican: comment reproduire autrement leurs sopranos déchirants?»
Cette mutilation soulève un malaise dans l'Église. Elle est contraire au commandement du théologien Tommaso Tamburini, qui au XVIIe siècle autorisait la castration «à condition qu'il n'y ait pas de danger de mort et que cela ne se fasse pas sans le consentement du garçon». Mais, paradoxalement, elle est aussi une preuve de piété, un sacrifice volontaire assimilé au supplice du Christ, la preuve matérielle du triomphe du spirituel sur la chair. Alors la papauté détourne le regard: la castration est autorisée ad honorem Dei, «pour la gloire de Dieu». Il faut dire que les femmes sont interdites de chant dans les états du Vatican: comment reproduire autrement leurs sopranos déchirants?
À Florence, Lecce, Venise et Milan, les couteaux des barbiers fusent, handicapant des centaines d'enfants. Confrontées à une forte croissance de la demande, les écoles de Naples et de Bologne se spécialisent dans la formation des jeunes castrats, leur imposant une instruction stricte avec repas silencieux, confession hebdomadaire, et exercices de chant dix heures par jour. «Ces écoliers ont le visage décharné et pâle comme la mort, écrit Sara Goudar au XVIIIe siècle. Il n'y a que les administrateurs qui ont le visage large et le teint fleuri.»
Le chant du cygneRares sont les élus à toucher du doigt la fortune promise. Victimes d'opérations bâclées, certains se retrouvent sans le sou, avec pour toute récompense une voix aigre et nasillarde. D'autres fuguent les conservatoires où ils subissent privations et brimades. Il ne faut pas oublier que l'ablation génitale a des conséquences physiologiques irréparables: absence de pilosité et de pomme d'Adam, membres très longs par rapport à la taille du corps, tendance à l'obésité, sexe de taille réduite et, bien évidemment, stérilité.
Sans compter les séquelles psychologiques de l'émasculation. En effet, les castrats s'intègrent dans un genre à part, entre féminité et masculinité; l'ambiguïté identitaire a dû laisser plus d'un chanteur en plein tourment existentiel. Sur scène, ils se glissent dans des rôles masculins autant que féminins. À la ville, leur physique androgyne leur ouvre les lits des hommes comme des femmes; leur stérilité rassure d'ailleurs les secondes, qui les savent incapables de produire une grossesse non-désirée! Ceux «à qui on n'a coupé que les deux accompagnements de l'organe de la génération, emploient encore souvent cet organe» sourit Voltaire, confirmant la sexualité débridée des castrati.
Mais qu'importe, tant que la musique continue de jouer! Acclamés sur les scènes européennes, interprétant les compositions d'Haendel, Monteverdi ou Vivaldi, les castrats mènent au XVIIIe siècle une vie de divas. Ils se rendent parfois célèbres par leurs caprices: ainsi Marchesi exige-t-il d'entrer sur scène armé de la tête aux pieds, coiffé d'un casque à plumes, tandis que d'autres orgueilleux refusent de se courber devant les puissants! Mais le public n'a pas forcément le goût des «chapons»: les Français, tout particulièrement, se moquent de ces chanteurs d'opérette aux voix de fausset.
«Chassés des scènes européennes, ces virtuoses sombrent dans l'amertume et l'oubli.»
Vers la fin du siècle, le succès des castrats et de l'opera seria s'essouffle. La musique baroque est passée de mode, et les «châtrés» font l'objet de moqueries sournoises. Rouget de Lisle, compositeur de la Marseillaise, s'en amuse en 1792: «Notre armée pourra tirer peu de profit d'un canon dépourvu de balles !» Six ans plus tard, les États pontificaux révoquent l'interdiction faite aux cantatrices de chanter dans les théâtres. Chassés des scènes européennes, ces virtuoses sombrent dans l'amertume et l'oubli. Alessandro Moreschi, le dernier des castrats, meurt en 1922. Rideau.
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