Du Pérou à l’Indonésie, en passant par le Salvador et l’Afrique subsaharienne, le puissant épisode El Niño provoque pluies torrentielles, incendies, pollution de l’air et sécheresses. En quelques jours, gouvernements et organisations internationales ont multiplié les évacuations, les fermetures et les plans d’urgence.
Le 14 octobre, une passerelle des chutes d’Iguazù, dans l’État du Paraná, au Brésil, a été fermée après que de fortes pluies ont provoqué une crue exceptionnelle du fleuve. CHINE NOUVELLE/SIPA
Des familles évacuées au Paraguay, des écoles fermées jusqu’au Timor oriental, des troupeaux affaiblis par la sécheresse au Salvador. En quelques jours, le puissant épisode surnommé « El Niño Godzilla » a déjà provoqué des inondations, alimenté des incendies, fortement dégradé la qualité de l’air et fait craindre de nouvelles pertes agricoles dans plusieurs régions du monde.
Un scénario redouté depuis le début de l’été : lorsque le phénomène climatique a été annoncé en juin, les scientifiques prévoyaient déjà un épisode particulièrement puissant, à l’intensité renforcée par le changement climatique. El Niño, qui se forme dans le Pacifique équatorial et revient à intervalles irréguliers tous les deux à sept ans, bouleverse les régimes de températures et de précipitations et se superpose à un climat déjà bien dégradé et réchauffé. Au point de déclencher, en quelques jours, une cascade d’alertes, d’évacuations et de mesures d’urgence d’un continent à l’autre.
• Pluies torrentielles en Amérique du Sud« Cela va être vraiment dramatique pour notre pays. » La présidente péruvienne Keiko Fujimori a lancé, jeudi 15 octobre, une alerte particulièrement forte face aux pluies torrentielles attendues à cause d’El Niño. Elle appelle les habitants des zones les plus exposées aux inondations et aux glissements de terrain à évacuer. « Aux familles qui vivent dans les zones vulnérables, dans les ravines ou dans les zones les plus à risque, s’il vous plaît, quittez ces lieux immédiatement », a-t-elle déclaré. La cheffe de l’Etat parle elle-même d’un « méga-El Niño ».
Au Pérou, quelque 800 municipalités, principalement situées sur la côte, ont déjà été placées en état d’urgence. Des hôpitaux de campagne ont été déployés dans les régions du nord et le gouvernement prévoit de porter son fonds d’urgence de 232 millions à 2,9 milliards de dollars pour faire face aux risques qui menacent plus de 9,3 millions de Péruviens.
Plus au sud, au Paraguay, ce sont environ 1 000 familles qui ont dû quitter cette semaine leur logement à Ciudad del Este, ville de 325 000 habitants située près de la frontière avec le Brésil et l’Argentine. Sous l’effet des fortes précipitations attribuées à El Niño, le fleuve Rio Paraná est sorti de son lit et plusieurs dizaines d’habitations ont été submergées. Les eaux ont déjà atteint un niveau proche de celui observé lors des inondations meurtrières de 2014. « Tout est allé très vite, car il n’arrête pas de pleuvoir », témoigne auprès de l’AFP Antonio del Puerto, directeur de la communication de la ville.
Au Chili, une semaine plus tôt, une inhabituelle coulée de boue provoquée par de fortes pluies avait déferlé dans Santiago, faisant au moins six blessés et poussant les autorités à classer la commune de Las Condes en « zone de catastrophe ».
En Argentine, le débit de la rivière Iguazú a dépassé 12 000 m³ par seconde, plus de six fois sa moyenne habituelle, entraînant la fermeture temporaire de l’accès aux célèbres chutes d’Iguazú.
• L’Indonésie étouffe sous les fuméesA des milliers de kilomètres de là, c’est au contraire la sécheresse qui nourrit la crise. En Indonésie, plus de 900 000 hectares – soit plus de huit fois la surface ravagée par les feux en France ont brûlé – et continuent de brûler – depuis le début de l’année, au cours d’une saison des incendies intensifiée par El Niño qui, en redistribuant les pluies, prive certaines régions et accentue leur assèchement. Un phénomène climatique qui amplifie des difficultés déjà présentes sur place, liées notamment au défrichement par brûlis et à des décennies de dégradation des forêts et des tourbières. L’Indonésie a mobilisé quelque 60 000 agents et pompiers, sans pour l’instant parvenir à contenir totalement ses brasiers.
Des incendies gigantesques qui recouvrent désormais une partie de l’Asie du Sud-Est d’un épais nuage de fumées toxiques, et qui plonge toute la région dans une crise atmosphérique majeure. Kuala Lumpur, l’agglomération malaisienne de plus de 9 millions d’habitants, était jeudi 15 octobre la grande ville la plus polluée au monde selon IQAir, devant Singapour, Medan et Jakarta.
Le 14 octobre dernier, un épais brouillard de fumée provenant des feux de forêt et des incendies de terres qui ravagent la région recouvrait Palangkaraya, en Indonésie. REINA/AFP
Le Timor oriental, Etat insulaire d’Asie du Sud-Est de moins de 1,5 million d’habitants, a déclaré, le même jour, fermer ses écoles pour trois jours afin de « protéger la santé des élèves ». A Palangkaraya, au centre de Bornéo, le ciel a viré à l’orange et la visibilité s’est réduite à quelques dizaines de mètres. « Cela fait maintenant quatre mois que je peine au milieu de ce brouillard. Si je ne travaille pas, je ne gagnerai pas d’argent », raconte Heri, un conducteur de moto-taxi, à l’AFP.
• Une sécheresse qui menace l’alimentationLa sécheresse fait aussi craindre des conséquences moins immédiates, mais potentiellement durables sur l’alimentation. Le Programme alimentaire mondial estime que 16 millions de personnes pourraient être confrontées à des pénuries alimentaires en Amérique latine et dans les Caraïbes sous l’effet d’El Niño. Au Salvador, dans le « couloir sec » d’Amérique centrale, la sécheresse touche déjà 60 % du cheptel bovin. « Voyez comme cette bête est maigre ! » interpelle Antonio Aguilar, un éleveur de 54 ans interrogé par l’AFP, qui explique que plusieurs éleveurs « se débarrassent de leur bétail, faute d’herbe ». Mercredi 7 octobre, le parlement du Salvador a approuvé un plan d’urgence principalement pour tenter de renforcer la sécurité alimentaire du pays.
Une inquiétude qui s’étend aussi à l’Afrique : « Nous sommes très préoccupés », a averti jeudi Zeine Zeidane, directeur du FMI pour l’Afrique subsaharienne, qui redoute un impact important sur la production agricole mais aussi sur la production d’électricité, notamment hydroélectrique. L’Afrique australe pourrait elle aussi connaître une sécheresse particulièrement intense, tandis que l’Afrique de l’Est serait davantage exposée aux inondations. « Un choc comme celui-ci peut avoir un effet important sur les prix des produits alimentaires », prévient-il.
« Nous sommes très préoccupés par El Niño […], nous nous inquiétons pour la sécurité alimentaire », a averti de son côté la directrice générale du FMI Kristalina Georgieva, la semaine dernière. « Nous nous préparons à soutenir les pays vulnérables si la situation devait les frapper durement », a-t-elle ajouté.
Par Timothée Maubon (avec AFP)
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