L’Académie royale de langue et de littérature néerlandaises a proposé Stefan Hertmans comme candidat au prix Nobel de littérature, qui sera remis ce jeudi 8 octobre. L’occasion de revenir sur ceux qui ont contribué à lui donner l’amour des lettres. ...
Une évocation de Jean-Christophe Dubuisson, historien et auteur (*)
Dans son admirable livre, Guerre et térébenthine, Stefan Hertmans se penche sur les images qu'il lui reste de son grand-père. Trente-cinq ans après le décès de son aïeul, le romancier flamand n'oublie pas les vacances de son enfance à Ostende. Il revoit cet adulte, Urbain Martien, qui l'accompagnait sur la plage, toujours "tiré à quatre épingles dans son costume bleu nuit". En guise d'héritage, cet homme austère lui a laissé une série de carnets. Des précieux carnets où sont retranscrits ses souvenirs de jeunesse. Outre les comptes rendus des terribles combats des tranchées de l'Yser, Urbain Martien y a décrit la ville où il est né. Une ville de Gand bien éloignée des clichés touristiques.
Au début du vingtième siècle, les ruelles baignaient dans les fumées âcres de la révolution industrielle. Malgré son glorieux passé, Gand était une cité sombre. Les jeunes gens du quartier d'Urbain Martien n'imaginaient pas emprunter une voie autre que celle du prolétaire. Comme nombre de ses amis, il fut engagé dans une fonderie. "Dur labeur, un garçon de treize ans à peine qui, les premiers jours, déambule, perdu, dans un vacarme assourdissant, parmi les hommes qui charrient de lourds morceaux de ferraille, dans la chaleur brûlante près des fourneaux, au milieu des cris et des jurons, des plaisanteries crues et des vapeurs toxiques qui attaquent les poumons. Certains hommes ont dans les yeux un pâle reflet à force de travailler dans la fournaise. D'autres ont comme un pied bot, parce qu'ils ont marché dans le fer fondu près du four." (1)
Mener l'enquêteBien que la moue taciturne d'Urbain Martien témoignât d'une jeunesse peu exaltante, son petit-fils refusa de s'y arrêter. Comme dans ses autres romans, l'écrivain entreprit de mener l'enquête. Stefan Hertmans remonta le fil de ses souvenirs pour, au final, se raccrocher à une passion. Une belle passion. Urbain aimait les arts. "Je me souviens moi-même des dimanches après-midi où, donnant la main au quasi-septuagénaire qu'il était à l'époque, je passais sous la maxime latine de la porte d'entrée – Nemo me impune lacessit, 'Personne ne me provoque impunément' – pour aller au musée, où il me faisait connaître les peintures qu'il admirait – sa préférée étant peut-être cette grande toile lumineuse du peintre Emile Claus, une scène d'hiver intitulée Enfants jouant sur la glace, qu'il a peinte en l'an 1891 : un tableau dominé par le jaune pâle et le blanc d'un étang entièrement gelé et recouvert d'une fine couche de neige, sur lequel trois garçons en sabots s'affairent avec leurs luges en bois toutes simples. Ils portent d'épais vêtements gris, un bonhomme de neige se dresse sur la rive, au loin semble partir à la dérive une rangée de saules étêtés, une petite ferme se distingue en contrebas. La peinture hurle un silence de glace : une fête de lumière et de visibilité qui procurait à mon grand-père une joie profonde qu'il savait me communiquer."
Émile Claus, "Enfants jouant sur la glace" (1892), Musée des Beaux-Arts de Gand. ©D.R.L'émerveillement provoqué par les grandes œuvres d'art détiendrait-il le don d'amenuiser les détresses humaines ? La question mérite d'être posée à une époque où la culture et l'enseignement sont sacrifiés au nom des restrictions budgétaires. Dans un passé pas si lointain, au temps où la guerre était aux portes de Londres, les discours de Winston Churchill rappelaient aux Anglais combien les dépenses pour la culture n'étaient pas superflues si cette dernière permettait à l'esprit humain de s'élever.
Se réfugier dans les muséesÀ la lecture du livre de Stefan Hertmans, on découvre qu'Urbain Martien soigne sa mélancolie en se réfugiant dans les musées. Les peintures d'Emile Claus le transportent dans des élans de joie communicatifs. L'artiste des bords de Lys a le don de reproduire la réalité en y ajoutant des touches de couleur, celles-là mêmes qui font défaut au creux des noires ruelles de Gand. Loin des révoltes ouvrières chères à Constantin Meunier, Emile Claus observe les paysans aux travaux des champs. Si la luminosité lui plaît, il arpente les plaines flamandes avec son chevalet. À la manière des impressionnistes, il peint au grand air. Il reproduit une réalité qui lui est propre, jouant avec les reflets de la Lys comme Claude Monet joue avec ceux de la Seine. Peu à peu, son style s'affirme.
Émile Claus, "Soirée d'été" (août 1895), collection privée. ©D.R.Après avoir endossé le rôle du naturaliste en représentant le labeur des cultivateurs, il décide de magnifier les plaines flamandes. Il s'installe à Astene, petite bourgade de la périphérie de Gand, dans une villa nommée "Zonneschijn" (Rayon de soleil). Rien n'est porté au hasard. Le jardin offre une vue sur la Lys. Là, les heures coulent doucement. Claus étudie la lumière et l'atmosphère qui se confondent, avant de croquer des paysages. On le devine heureux, malgré la rudesse du quotidien de ceux qui l'entourent. Il a trouvé sa voie, celle de la contemplation. Et cette capacité à s'émerveiller devant la beauté renaîtra au siècle suivant dans les traits du caractère d'Urbain Martien.
Le conseil du vieil UrbainSi l'ennui vous plombe, ou si l'existence vous semble parfois brumeuse, fréquentez les musées, ouvrez les portes d'une bibliothèque ou observez la nature – en y glissant un rayon de lumière. Voilà sans doute ce qu'aurait conseillé le vieil Urbain, sans se douter du formidable parcours artistique qu'emprunterait son petit-fils.
→ (*)"Une famille belge dans la tourmente des guerres" et "L'épopée de huit réfugiés juifs dans l'Europe occupée" ont été publiés aux éditions Racine.
→ (1) Stefan Hertmans, Guerre et térébenthine, Gallimard (2015)
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