Le séisme Thélyson Orélien vient ébranler deux certitudes dans le monde de l'édition : l’humain écrirait mieux que la machine, et les humains préféreront toujours les textes écrits par d’autres humains. On s’étonne presque que le secteur soit resté aussi longtemps à l’abri des questionnements provoqués par le développement de l’IA… ...
Une chronique "J'assume" d'Adeline de Wilde, professeure de français
En 2022, l'agent conversationnel ChatGPT faisait son entrée dans la cour du grand public.
En 2026, un séisme secoue le monde de l'édition : l'auteur de "C'était ça ou mourir", livre présélectionné pour le prestigieux prix Goncourt, est soupçonné de plagiat et de recours à l'IA. Ce soupçon vient ébranler deux certitudes : l'humain écrirait mieux que la machine, et les humains préféreront toujours les textes écrits par d'autres humains.
On s'étonne presque que le secteur soit resté aussi longtemps à l'abri des questionnements provoqués par le développement de l'IA de ces dernières années. Il avait pourtant déjà vécu une révolution technologique avec l'arrivée du numérique, tandis qu'avant elle, l'évolution concernait déjà les techniques d'impression. Dans un cas comme dans l'autre, il a fallu s'accorder sur des adaptations, propres à chaque maison d'édition : délocaliser, ou pas, l'impression des livres dans les usines puissantes et bon marché de Chine, recourir à des logiciels européens ou transatlantiques, cadrer les termes du contrat et la propriété intellectuelle avec les écrivains, composer avec des lois parfois désuètes. Il n'était donc pas si imprévisible que les (r)évolutions technologiques s'attaquent ensuite au contenu même du livre. L'avantage pour le secteur de l'édition est qu'il va pouvoir s'adapter en tirant les leçons d'autres secteurs ayant vécu des tournants technologiques d'ampleur similaire. Ainsi, la "biblio-industrie" pourrait se pencher sur l'historique et les conséquences actuelles de l'agro-industrie.
Avant le secteur de l'édition…L'agro-industrie, c'est le croisement entre l'agriculture et des techniques industrielles de plus en plus performantes. Longtemps, on a applaudi l'arrivée des machines, des pesticides et puis des usines de transformation, comme étant autant de moyens de soulager physiquement les humains travaillant dans les champs, d'augmenter la production et de valoriser rapidement et efficacement les produits cultivés afin de nourrir l'ensemble de la planète. Ainsi, peut-être que certains verront dans le déploiement de l'IA pour l'écriture de romans une manière de rendre plus accessible et plus rapide le travail d'écrivain, et de déployer une littérature moins chère à produire, moins chère à l'achat et donc accessible au plus grand nombre.
"Dans le livre d'Orélien, des paragraphes assez semblables se répètent. Si ce n'est pas voulu par l'auteur, alors l'IA a mal travaillé !"L'agro-industrie ne s'est pas contentée d'une évolution des machines dans les champs, elle s'est également attaquée au contenu même de ses cultures. Les OGM et le travail sur les semences en amont, la fragmentation d'un produit, qui mène à l'ultratransformation en aval. Et qu'observe-t-on actuellement après toutes ces évolutions technologiques ? La faim dans le monde est loin d'être résorbée, le gaspillage alimentaire se compte en milliard de tonnes par an, le taux d'obésité explose en même temps que les diabètes de type 2, les produits cultivés ont largement perdu en valeur nutritionnelle, les agriculteurs ont du mal à joindre les deux bouts et connaissent un sur-risque suicidaire, la terre s'appauvrit, devenant plus dépendante aux intrants phytosanitaires, ces derniers causant des problèmes de santé à potentiellement tous les niveaux du cycle de vie.
Créer des labels "fait (hu) main"Face à ces constats, une partie du monde agricole a décidé de renoncer aux puissants outils à sa disposition pour retrouver en qualité et en rémunération équitable. Des labels fiables et contrôlés ont fait leur apparition : fairtrade, bio, AOP… Des filières locales, des mouvements de slow food, des campagnes de la fourche à la fourchette, des manifestations pour dénoncer les accords de libre-échange dévalorisant le modèle agricole européen… voilà qui pourrait inspirer le monde de l'édition pour anticiper ses propres transformations.
Le président du Goncourt, Philippe Claudel, se confie à La Libre : "Beaucoup de gens avaient intérêt à nuire au livre de Thélyson OrélienIl y aura sans doute les maisons qui chercheront la rentabilité à tout prix et les larges marges, des contenus irrésistibles et populaires, en grande quantité, produits en exploitant les données existantes, des infrastructures énergivores et en rémunérant le moins d'humains possible. Mais il y aura aussi la possibilité de viser le "moins mais mieux", de créer des labels "fait (hu)main", de créer des synergies locales, de la confiance, de la qualité, une rémunération équitable et des bénéfices intellectuels autant par la lecture que par l'écriture de tous les livres encore à venir.
"J'assume !", le rendez-vous du mardi midiAvec "J'assume !", La Libre propose chaque mardi midi, sur son site, un nouveau rendez-vous d'opinion. Six chroniqueurs, venus d'horizons de pensée différents et complémentaires, proposent leurs arguments semaine après semaine sur des questions polémiques et de société.
Tous s'expriment à titre personnel. Ils ont pour ambition de vivifier un débat impertinent mais de qualité aux côtés des grands entretiens, des opinions, des chroniques et des cartes blanches que La Libre publie au quotidien. Comme pour toutes les opinions, le contenu des textes n'engage que les auteurs et n'appartient pas à la rédaction du journal.
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