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Un matin, 60 000 Américains ont reçu une carte de crédit qu’ils n’avaient jamais demandée: coup de génie ou fiasco ?

Дата публикации: 12-10-2026 13:49:07

Eco$tory | Ce qui devait être un coup de génie commercial a viré au fiasco. Mais Bank of America n’a pas renoncé à son idée, et elle a bien fait. ...

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L'Europe aimerait pouvoir se passer un peu plus de Visa et Mastercard. Fin septembre, Wero et plusieurs autres systèmes de paiement européens ont annoncé leur rapprochement avec la création de "l'European Network for Payments". Un projet qui a pour objectif de permettre à quelque 130 millions de personnes dans treize pays (dont la Belgique) de payer d'un réseau à l'autre, sans devoir systématiquement passer par les deux leaders actuels. En bref, sortir de la dépendance américaine.

Une dépendance qui ne date pas d'hier. Et qui trouve en partie son origine dans une opération qu'aucune grande banque n'oserait probablement reproduire aujourd'hui.

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Le 18 septembre 1958, environ 60 000 Américains découvrent dans leur boîte aux lettres une carte qu'ils n'ont jamais demandée. Une vraie carte de crédit avec laquelle ils peuvent immédiatement commencer à faire des achats. Bank of America vient de lancer la BankAmericard. Elle deviendra, quelques années plus tard et non sans quelques rebondissements, la célèbre Visa.

Une idée géniale, mais un sacré problème

À la fin des années 1950, le principe de la carte n'est pas complètement nouveau aux États-Unis. Les grands magasins proposent déjà leurs propres systèmes de crédit. Un client peut donc acheter dans un supermarché sans payer immédiatement, mais sa carte ne lui sert pratiquement à rien s'il va chez un concurrent. Les compagnies pétrolières ont fait la même chose pour leurs stations-service.

De son côté, Joseph Williams, vice-président de Bank of America à l'époque, imagine autre chose. Une carte utilisable chez de nombreux commerçants et qui permettrait au client de rembourser plus tard ou d'étaler la facture contre des intérêts.

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Mais petit problème : pourquoi un commerçant accepterait-il une nouvelle carte si presque personne ne la possède ? Et pourquoi un client voudrait-il d'une carte que presque aucun commerce n'accepte ? Face à ce dilemme, Bank of America choisit la méthode forte. Celle de "créer" les clients en un seul grand coup.

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"Les habitants de Fresno se rassemblaient autour de la caisse pour regarder quelqu'un payer avec une BankAmericard."

Et pour lancer le test, la banque choisit la ville de Fresno, en Californie. Un terrain idéal étant donné que Bank of America travaille déjà avec près de 45 % des familles locales. Elle est aussi suffisamment isolée pour qu'un éventuel échec reste discret.

60 000 cartes pour créer un marché

La banque démarche donc les commerçants en leur promettant que, le jour du lancement, des dizaines de milliers de clients posséderont la nouvelle carte.

Puis viennent les enveloppes. Quelque 60 000 BankAmericard sont expédiées et plus de 300 petits commerçants ont déjà accepté de jouer le jeu. Le Washington Post raconte : "Tout comme les Américains passaient des heures à contempler la mire de leur nouveau téléviseur, les habitants de Fresno se rassemblaient autour de la caisse pour regarder quelqu'un payer avec une BankAmericard."

La limite de crédit tourne généralement autour de 300 dollars, et peut atteindre 500 dollars pour les "clients privilégiés", rapporte le Los Angeles Times. Le fonctionnement ressemble déjà beaucoup à celui des cartes de crédit modernes : environ 25 jours pour régler la facture sans intérêts, puis 1,5 % par mois.

L'expérience vire au désastre

Le test de Fresno fonctionne suffisamment bien pour convaincre Bank of America d'aller plus vite. Trop vite peut-être.

Quelques semaines après le lancement, la banque apprend qu'un concurrent californien prépare sa propre carte et décide de ne plus attendre. L'offre s'étend donc dans les petites villes voisines. Puis San Francisco, Sacramento et Los Angeles. En treize mois, environ deux millions de BankAmericard sont distribuées et plus de 20 000 commerçants les acceptent.

À première vue, c'est un carton. Dans les comptes, beaucoup moins. Bank of America perd 8,8 millions de dollars durant les quinze premiers mois du programme. 22 % des comptes présentent des retards de paiement, la fraude explose. Excès de naïveté ? La banque a semblé avoir tellement confiance dans ses clients qu'elle n'a même pas prévu, au départ, de véritable service de recouvrement.

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"Toutes les erreurs imaginables avaient déjà été commises."

Mais le problème vient aussi de la méthode choisie. Les cartes sont envoyées déjà actives, sans que personne ne les ait demandées. Certaines disparaissent donc avant même d'arriver chez leur destinataire. D'autres sont utilisées frauduleusement. Et, à l'époque, les conditions attachées à la carte prévoient que le titulaire peut être tenu responsable des achats effectués avec celle-ci si elle est perdue ou volée.

Et les ennuis de Bank of America ne sont pas uniquement financiers. Une partie de l'Amérique voit dans cette nouvelle carte une invitation à vivre au-dessus de ses moyens. Le Washington Post, qui a reconstitué l'histoire à partir des archives de Bank of America et de témoignages d'anciens responsables, rapporte que des élus dénoncent régulièrement "une économie de plus en plus tournée vers le crédit, moralement et financièrement ruineuse pour le bien-être public".

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La réaction est en tout cas suffisamment forte pour obliger Bank of America à se justifier publiquement. Dans une lettre ouverte envoyée à ses clients californiens, la banque assure qu'elle n'entend encourager ni "l'argent facile" ni "les dépenses sans limites".

Pendant ce temps, Joseph Williams, à l'origine du projet, quitte la banque fin 1959. Une banque avec des millions de dollars de pertes, une fraude incontrôlée et une réputation sérieusement écornée, l'expérience pourrait très bien s'arrêter là. Mais elle choisit finalement de continuer. Comme le résumera un historien de la banque cité par le Washington Post, "toutes les erreurs imaginables avaient déjà été commises". La banque resserre donc les contrôles, crée un service de recouvrement et renforce la lutte contre la fraude.

Bank of America perd la main

Il faut plus d'un an à la banque pour redresser la situation. En avril 1961, moins de trois ans après les premières enveloppes de Fresno, BankAmericard devient enfin rentable.

Mais une fois devenue rentable, la BankAmericard reste encore très californienne. Pour passer à l'échelle nationale, la banque comprend qu'elle devra partager son idée. Et à partir de 1966, elle autorise donc d'autres banques à émettre la carte à leur tour. Deux ans plus tard, le Time compte déjà 8,1 millions de détenteurs et plus de 135 banques participantes dans 32 États.

Mais ce succès crée presque un nouveau casse-tête. BankAmericard n'est plus seulement la "carte de Bank of America". Des dizaines d'établissements utilisent désormais le même réseau tout en restant concurrents. Il faut donc leur imposer des règles communes, organiser les paiements entre eux et éviter que la machine ne devienne ingérable.

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C'est à ce moment qu'apparaît Dee Hock, responsable du programme BankAmericard de la National Bank of Commerce de Seattle. Chargé de développer BankAmericard au sein de sa propre banque, il en découvre rapidement les dysfonctionnements et pousse à revoir complètement son organisation

Bank of America finit par accepter de lâcher une partie du contrôle. En 1970, les banques participantes créent une structure indépendante, National BankAmericard Inc., dont Dee Hock devient le premier président et directeur général. La carte née douze ans plus tôt dans les boîtes aux lettres de Fresno n'appartient plus vraiment à une seule banque, elle est devenue un réseau. Il ne reste alors plus qu'à lui trouver un nouveau nom. BankAmericard fonctionne bien aux États-Unis, beaucoup moins lorsqu'il faut s'exporter. En 1976, le nom disparaît au profit d'un mot plus court, plus neutre et facilement prononçable dans de nombreuses langues. Visa.


Une pratique devenue illégale

L'idée de Bank of America a fait des émules. Dans les années 1960, d'autres banques expédient à leur tour des cartes de crédit à des Américains qui n'ont rien demandé. Avec, souvent, les mêmes conséquences : vols, fraudes et colère des consommateurs.

Le 26 octobre 1970, le Congrès dit stop. Plus question d'émettre une carte sans demande préalable, sauf renouvellement ou remplacement. La loi limitait aussi, sous conditions, à 50 dollars la responsabilité du titulaire en cas de fraude. Douze ans après Fresno, la méthode qui avait contribué à lancer Visa est donc devenue illégale.

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