En France, la justice tourne à plein régime pour statuer sur le sort des prévenus arrêtés lors des troubles du week-end dernier. Rien qu'à Paris, près de 900 personnes ont été interpellées. Une grande partie sont jugées en comparution immédiate, dans un tribunal surchargé, parfois pour avoir volé... des paquets de biscuits.
En France, la justice tourne à plein régime pour statuer sur le sort des prévenus arrêtés lors des troubles du week-end dernier. Rien qu'à Paris, près de 900 personnes ont été interpellées. Une grande partie sont jugées en comparution immédiate, dans un tribunal surchargé, parfois pour avoir volé... des paquets de biscuits.
Parmi les personnes jugées, certaines ont été prises en flagrant délit de vol, à l'image de deux trentenaires arrêtés dans un grand magasin pillé: l'un, cinq enfants, travailleur intérimaire dans le secteur du bâtiment, porte des chaussures de luxe avec l'antivol encore accroché. L'autre, père de deux enfants et manutentionnaire chez Amazon, était en train d'essayer un pull. Tous deux ont un casier judiciaire.
"C'est pas comme des casseurs ou des pilleurs. C'est des personnes qui vivent un rêve éveillé dans un grand magasin", tente de relativiser leur avocate. Tous deux écopent de 10 et 6 mois de prison sous bracelet électronique.
Le contexte change la donneD'autres cas sont plus triviaux. Beaucoup concernant des jeunes entre 18 et 25 ans qui viennent de la banlieue parisienne. Ils ont parfois manifesté avant les faits, puis ont été fascinés par les pillages, qu’ils filment. Ils finissent par entrer dans les établissements saccagés. Un jeune homme est arrêté après être ressorti avec des biscuits, un autre sans rien; il dit s'être réfugié là pour fuir les gaz lacrymogènes.
En temps normal, leur affaire se serait réglée par une amende, mais le contexte change la donne: le ministre de la Justice a réclamé l’intransigeance. Le procureur se montre donc sévère et des peines de prison avec sursis ou d’intérêt général sont prononcées. Avec elles, le risque de faire dérailler les parcours de ces jeunes précaires.
"C'est un bon garçon, je ne comprends pas ce qu'il fait là""C'est quoi l'intérêt de lui mettre cinq mois avec mandat de dépôt?" [en France, placement en détention immédiatement après audience, ndlr]. Qu'il loupe sa formation, qu'il loupe son rêve de devenir cinéaste? La prison, ça casse les gens", s'insurge pour sa part l'avocat d'une jeune homme de 21 ans étudiant en audiovisuel, interpellé en possession d'un fumigène durant une manifestation et accusé d'avoir jeté des projectiles sur les policiers.
Au milieu du public se lève soudain son père. "Je ne comprends pas ce qu'il fait là. C'est un garçon socialement intégré, il a des amis, une famille. C'est un bon garçon. Son casier judiciaire est vide. Je suis assez consterné, voilà tout", confie-t-il. Dans le box, les larmes montent aux yeux de son fils. Il écopera finalement de six mois de prison avec sursis.
A Bordeaux, un étudiant de 20 ans en langues étrangères appliquées et fils d'un gendarme du GIGN comparaît après avoir été arrêté dans la cour de la résidence préfectorale, en partie saccagée, avec un pack d'eau et un drapeau français à la main. Le jeune homme, qui envisage d'étudier le "journalisme ou les relations internationales" puis de "travailler dans les institutions publiques, type Nations unies", plaide la curiosité, disant avoir voulu "documenter à usage personnel" avec une caméra professionnelle sa première manifestation.
"On n'est pas aux Journées du patrimoine. A travers ses symboles, c'est à la République qu'on porte atteinte", répond le ministère public. Il est condamné à six mois avec sursis et cinq ans d'interdiction d'exercer dans la fonction publique.
"Répression historique" dénoncée"Il n'y a aucune raison de répondre à ce besoin de sang" ou "aux réquisitions politiques", argumente de son côté l'avocate d'un artiste vidéo savoyard de 27 ans soupçonné d'avoir jeté un cône de signalisation sur un policier.
Tour à tour, des avocats s’indignent de la "répression historique" menée contre les manifestants. "On nous dira qu'on arrête les seconds couteaux, mais quand vous participez sciemment à ça, vous contribuez au désordre, au chaos", défend de son côté le procureur de Marseille Nicolas Bessone.
La préfecture de police de la deuxième ville de France a évoqué 30'000 pilleurs et 8000 émeutiers en marge de la mobilisation du 17 octobre, mais les statistiques du parquet sont plus modestes: 107 interpellations, environ 60 déferrements de personnes majeures en comparution immédiate et dix mineurs renvoyés vers le tribunal pour enfants, selon des chiffres rapportés par Le Monde. Sur la trentaine de dossiers jugés mardi 20 octobre, un seul concerne des violences sur un policier: un lanceur d’œufs cagoulé. Tous les autres sont renvoyés pour vols avec dégradations ou recel.
>> Le compte-rendu des événements de samedi : "Le bilan va être lourd, partout dans le pays" affirme le Premier ministre français, après une journée de chaos
Sujet radio: Sébastien Farcis
Texte web: Vincent Cherpillod avec afp
Parmi les personnes interpellées lors des manifestations de samedi dernier, certaines l'ont été en lien avec l'utilisation du slogan "ACAB" (de l'anglais All cops are bastards: tous les flics sont des bâtards/des salauds) devant des policiers.
Scander ACAB lors d'une manifestation ou défiler avec une telle pancarte est-il punissable? En théorie, non, estiment plusieurs avocats et juristes: dès lors qu'il vise la police dans son ensemble en tant qu’institution, le slogan devient une opinion qui entre dans le cadre de la liberté d'expression. Il pourrait en aller autrement s'il est crié face à un agent en particulier, car on entre là davantage dans le terrain de l'injure.
Que la justice condamne ou non le slogan, il n'en reste pas moins qu'il peut conduire un manifestant temporairement derrière les barreaux: une lycéenne de 16 ans qui l'avait inscrit sur son ventre a ainsi subi une garde à vue de 24 heures, selon l'émission Quotidien de la chaîne TMC. L'affaire a ensuite été classée sans suite.
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