Jean Eustache était un lettré. Pas vraiment un écrivain penché sur sa table de travail huit heures par jour, mais un être déchiré ayant voué son existence fragile au cinéma. Artiste culte et maudit pour certains, son...
Jean Eustache était un lettré. Pas vraiment un écrivain penché sur sa table de travail huit heures par jour, mais un être déchiré ayant voué son existence fragile au cinéma. Artiste culte et maudit pour certains, son film de 1972 "La Maman et la Putain", écrit de sa main, peut se lire comme un roman de l'époque.
Un film que l'on dévore comme un long roman, où Céline et Dostoïevski feraient danser Artaud et Rimbaud dans une sarabande d'êtres torturés qui n'arrêtent pas de déballer leur mal de vivre dans des appartements glauques et des terrasses de cafés parisiens. Et ce, pendant 3 h 40 et en noir et blanc. Œuvre maîtresse de Jean Eustache ayant obtenu contre toute attente le Grand Prix du Festival de Cannes en 1973, ce très long métrage fut plus une malédiction pour lui, car il ne retrouva jamais cette flamme intellectuelle qui débordait de l'écran, miroir génial de la fin décadente des Trente Glorieuses.
Jean-Pierre Léaud déguisé pour le film "Le Père Noël a les yeux bleus"
Photo Prod
Les emblématiques "Barques" à Narbonne, décor principal du "Père Noël a les yeux bleus" de Jean Eustache
Thierry Grillet
Eustache n'est pas né à Narbonne. Mais il y a vécu des expériences adolescentes qui le marqueront à jamais et que l'on retrouvera ensuite dans son cinéma. C'est à Pessac, en Gironde, qu'il vit le jour le 30 novembre 1938. Enfant du divorce, ces traces indélébiles seront gravées dans la psyché d'Eustache. Élevé par sa grand-mère à Pessac, c'est en 1951 qu'il rejoint sa mère à Narbonne pour une nouvelle vie dans la capitale de la Gaule narbonnaise. Mais à l'âge de treize ans, la transition s'avère difficile pour un adolescent paumé au milieu de l'antique Narbo Martius.
En 1957, il monte à Paris, prend un job en lien avec le CAP d'électricien qu'il a passé à Narbonne et fréquente la Cinémathèque française. La guerre d'Algérie, à ce moment-là, déstabilise la jeunesse et Eustache se saigne les veines au sens propre, et termine en hôpital psychiatrique pendant un an pour échapper à la logique colonialiste française mortifère.
La Place des Quatre Fontaines à Narbonne
Thierry Grillet
La maison où vécut adolescent Jean Eustache à Narbonne sur la Place des Quatre Fontaines
Thierry Grillet
Cinéphile convaincu, sa femme, avec qui il a deux fils, est secrétaire aux Cahiers du cinéma. Les relations avec les têtes pensantes de la Nouvelle Vague (Léaud, Rohmer, Godard...) vont donc se faire tout naturellement. Après un premier court en 1962 et un moyen métrage en 1963, il revient à Narbonne, loge dans un appartement place des Quatre-Fontaines où l'on peut encore apercevoir une plaque commémorative à son nom.
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Avec le bruit de l'eau en fond sonore, on peut imaginer Eustache travaillant tout près à noircir des pages pour son "Père Noël a les yeux bleus" qu'il tourna avec Jean-Pierre Léaud en 1966. Les sixties comme cadre pas vraiment gloriole, sur la promenade des Barques à Narbonne. Un Jean-Pierre Léaud déguisé en Père Noël tentait de se faire quatre ronds en posant pour un photographe pour se payer un duffel-coat. Voilà le condensé du script. L'intérêt du film est de bien nous faire sentir le désœuvrement de la jeunesse et des classes populaires narbonnaises, descendant et remontant les Barques, s'arrêtant au "89" avaler un café et râler sur le manque de thune.
Jean Eustache, réalisateur et auteur, a vécu son adolescence à Narbonne
Capture d'écran/Thierry Grillet
L'annonce de la mort de Jean Eustache dans L'Indép de 1981
Photo Prod
Pour les cinéphiles cette plaque sur sa maison, avec le profil d'aigle de Jean Eustache
Thierry Grillet
Le cinéma d'Eustache, et c'est une de ses particularités, s'abreuve autant dans les classes populaires qu'intellos. Des dandys qui en avaient dans le citron, se baladaient foulard au vent avec du Sartre dans la poche revolver. Ce sera "La Maman et la Putain". Un scénario fleuve de 3 h 40, autobiographique, sur des amours désespérées car insolubles entre quatre protagonistes.
De longs dialogues filmés d'une traite, avec sanction directe d'Eustache si les acteurs se plantaient. Eustache a tout mis dans ce film magnifique, il ne réussira plus ce coup de maître. L'autre long métrage, "Mes Petites Amoureuses", s'inspirait une nouvelle fois de sa jeunesse narbonnaise, marquant l'attachement de cet écrivain-cinéaste pour cette ville qui l'a si souvent inspiré. Le 5 novembre 1981, suite à un accident, Jean Eustache, désespéré, mourut en artiste maudit, suicidé d'une balle dans le cœur à l'âge de 42 ans. Sur la porte, il laissa un message : "Frappez fort. Comme pour réveiller un mort".
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