Un collectif d’enseignants et de personnels de la Cité scolaire Loubet à Valence alerte sur les conséquences politiques désastreuses de la répression du mouvement lycéen et l’absence de réponses à leurs revendications. Il appelle à entendre leur demande pour l’avenir de la démocratie.
Depuis quelques semaines, d’abord dans les départements proches de Paris, puis désormais dans toute la France, des lycéens se sont mobilisés et ont témoigné de leurs inquiétudes et de leur désarroi à propos de l’état de l’Éducation nationale. Un établissement de centre-ville comme Loubet à Valence a également été touché par ces manifestations à partir du 1er octobre, ce qui est assez exceptionnel le concernant. Cela dit, à nos yeux, l’ampleur de l’inquiétude pour ces hommes et femmes, citoyens et citoyennes de demain.
Il ne s’agit pas pour nous de parler à la place de ces lycéens et lycéennes. Ils et elles parlent très bien sans nous et ont commencé à le faire. Nous regrettons cependant qu’ils et elles n’aient pas toujours bien été entendus, qu’on ait refusé de les entendre.
Aussi il nous semble utile de rappeler que l’école doit être une préparation à la vie politique citoyenne et que les écouter et discuter avec eux et elles sans les silencier, sans les faire taire, sans les réduire à des « casseurs » ou des « paresseux qui en profitent pour sécher les cours » est le premier impératif. Impératif qui s’applique aux adultes que nous sommes et que nous représentons.
Que les politiques qui gouvernent aient tant attendu pour entamer un dialogue en dit long sur la manière dont ils considèrent cette « jeunesse ». Que la réponse ait d’abord été policière, que certains ou certaines aient été maltraités par des forces de l’ordre qui n’avaient reçu aucune consigne de prudence ou de modération est alarmant quant à l’état de la démocratie.
C’est préparer un avenir politique inquiétantEn tant que professeurs nous travaillons avec nos élèves sur la possibilité du désaccord en démocratie et sur la possibilité de l’expression par la manifestation de ce désaccord. Nous évoquons les multiples moments où l’histoire a connu le refus de situations qui sont considérées comme injustes et inégales. Devrons-nous désormais dire à nos élèves que ce sont des paroles en l’air et qu’être jeune c’est juste apprendre par cœur et se taire ?
Envoyer ainsi les forces de l’ordre réprimer ou faire peur c’est nuire à cette expérimentation politique et préparer un avenir politique inquiétant. Ces élèves ne nous feront plus confiance… pourra-t-on les en blâmer ? Il y aura du ressentiment et l’on sait ce que celui-ci peut causer.
Or cette méfiance entre les institutions et la « jeunesse » nous semblent également au cœur d’un grand nombre de revendications.
Quand ils/elles évoquent l’état des établissements scolaires, ils/elles parlent très concrètement des toilettes par exemple. Nous demandons à un seul homme politique s’il accepterait de passer une journée en se retenant d’aller aux toilettes parce qu’on n’y trouve pas de papier ? Ils/elles parlent très concrètement aussi de la chaleur et de l’absence d’anticipation du dérèglement climatique : dans notre cité scolaire, dès le mois de mai nous avons souffert, fait cours tant bien que mal… et nous avons recommencé difficilement et dans les mêmes conditions en septembre.
Quel homme ou quelle femme politique pourrait rester assis à une table de 8 heures à 18 heures dans ces conditions et apprendre véritablement ? Nos élèves sont aussi des corps que nous maltraitons. Comment peuvent-ils/elles nous regarder avec confiance ?
Quand ils/elles demandent des moyens, ce sont aussi des moyens pour faire autre chose que d’être assis à une table à longueur de journée, mais apprendre autrement : aller au musée, au cinéma, rencontrer des hommes et femmes de lettres ou de sciences, pouvoir au moins une fois ou deux participer à un voyage scolaire, avoir des activités physiques dans de bonnes conditions. Car c’est cela aussi devenir citoyen.
C’est s’ouvrir à la culture, au monde, c’est respirer. Or ils et elles ne sont pas dupes, ils/elles voient vite que les moyens ne sont pas les mêmes d’un établissement à l’autre et que dans le privé à côté par exemple il y a plusieurs voyages par an, là où dans notre établissement pour des raisons budgétaires on resserre ces possibilités-là. Quelle confiance peuvent-ils/elles avoir en nous quand nous représentons ces adultes qui réduisent en permanence leurs possibles ?
Ils/elles évoquent encore Parcoursup et la mise en compétition permanente. Au lieu de créer les conditions d’un apprentissage apaisé, tout est morcelé, fait dans l’urgence, dans un bachotage permanent contraire à une véritable formation. Ils/elles perdent confiance en eux et se méfient de nous car désormais, juges et parties, nous les évaluons sans arrêt y compris pour le bac.
Au point qu’ils savent que le même diplôme n’a pas la même valeur, que les établissements ne sont pas à égalité, au point qu’ils fuient quand ils le peuvent vers le privé. Quelle confiance cette école-là rend-elle possible ?
Faut-il enfin encore rappeler que cette génération qui manifeste a, depuis des années, subi des catastrophes régulières que nous ne pouvons ignorer : attentats, COVID et distanciel, des emplois du temps
Toujours plus absurde et contraignant suite aux réformes Blanquer, une modification permanente des programmes et des épreuves… Sans parler des inquiétudes géopolitiques et écologiques ! On ne peut que comprendre leur angoisse et leur colère.
Faut-il donc faire comme si cela ne comptait pas et continuer à marteler que « quand on veut on peut » ?
Au vu de tout cela il nous semble essentiel de rappeler que dialoguer avec eux et leur offrir des perspectives rassurantes, leur permettre de prendre confiance en eux, est notre devoir et notre responsabilité. Répondre aussi à leurs demandes nous semble essentiel : non seulement pour offrir à chacun une chance égale de faire ce qu’il veut et peut faire, ce pour quoi nous-mêmes enseignons, mais aussi pour la démocratie elle-même qui doit prendre soin de tous et toutes et non les opposer et discriminer, et créer les conditions durables d’une citoyenneté éclairée et libre, véritablement démocrate.
L’urgence sociale, c’est chaque jour la priorité de l’Humanité.
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