L'eau qui coule au robinet n'est que la partie visible de nos besoins. Fabrication du papier, métallurgie, production d'électricité : elle intervient dans de nombreuses activités. Les sécheresses révèlent cette dépendance et posent une interrogation centrale : comment partager l'eau lorsque les ressources ne suffisent plus à répondre à tous les usages ? Président de […]
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Alain Coheur, président de la commission consultative des mutations industrielles du Comité économique et social européen et coordinateur de l'initiative "Blue Deal" - Crédits : CESEL'eau qui coule au robinet n'est que la partie visible de nos besoins. Fabrication du papier, métallurgie, production d'électricité : elle intervient dans de nombreuses activités. Les sécheresses révèlent cette dépendance et posent une interrogation centrale : comment partager l'eau lorsque les ressources ne suffisent plus à répondre à tous les usages ? Président de la commission consultative des mutations industrielles du Comité économique et social européen (CESE), Alain Coheur répond à ces questions.
Pourquoi l'eau devient-elle un enjeu stratégique ?Alain Coheur : En période de crise, nous nous apercevons que l'eau n'est pas uniquement celle que nous buvons au robinet. Elle intervient dans un très grand nombre de processus. Nous l'utilisons pratiquement partout, sans nous en rendre compte.
Nous avons besoin d'eau pour l'agriculture, mais aussi pour fabriquer une table, faire du papier ou refroidir les installations dans la métallurgie. Même dans la production d'électricité, nous en avons besoin. Elle touche donc à notre bien-être et au développement économique de toute notre société.
En période de sécheresse, des tensions apparaissent entre l'accès à l'eau, l'irrigation et les autres besoins. À un moment donné, ne faudra-t-il pas donner des priorités à la consommation ? Qui pourra accéder à l'eau ? L'agriculture en a besoin pour notre alimentation, mais l'eau est aussi à la base de notre vie quotidienne.
L'Europe manque-t-elle déjà d'eau ?En période de sécheresse, oui. Mais toute l'eau est-elle utilisée de manière rationnelle ? Nous savons qu'il y a des pertes importantes dans les réseaux de distribution. Avant de parler uniquement de manque d'eau, n'y a-t-il pas des investissements à faire ?
Il faut aussi réfléchir aux capacités de stockage. Cette question a été très sensible en France avec les bassines. Comment trouver des solutions pour stocker l'eau pendant les périodes pluvieuses et la mobiliser pendant les périodes pendant les sécheresses ?
Enfin, les rivières ne s'arrêtent pas aux frontières. Lorsqu'une rivière traverse trois ou quatre pays, un pays peut-il consommer davantage au détriment de ceux qui sont en aval, pour son agriculture, son énergie ou ses habitants ?
Qu'a fait l'Union européenne jusqu'à présent ?Un cadre juridique existe déjà. Nous avons fait d'énormes progrès depuis plus de vingt ans pour assainir l'eau avant de la rejeter dans les rivières. Mais la situation évolue : il faut adapter ce cadre aux nouveaux défis, notamment à la modernisation des réseaux. Il ne faut vraiment pas manquer ce tournant en matière de gestion de l'eau.
Nous devons tirer les leçons de la crise énergétique : pour l'eau aussi, certains pays disposent de davantage de ressources que d'autres. Il faut anticiper qu'une crise de l'eau ne s'installe durablement. Le prochain défi sur l'eau sera beaucoup plus crucial.
À quoi serviront la plateforme européenne et l'Académie de l'eau ?Avec le Blue Deal, notre appel pour une politique européenne globale de l'eau lancé en 2023, nous avons obtenu notamment un commissaire chargé de cette question et une plateforme réunissant les acteurs concernés. Celle-ci permettra de suivre la stratégie européenne, d'échanger régulièrement et d'influencer les orientations de la Commission. L'Union donne un cadre, puis les États doivent le traduire dans leurs stratégies nationales.
Pour l'Académie, je vois notamment un enjeu de connaissance. Nous avons des données, mais nous avons du mal à les comparer entre pays, parfois entre régions. Il faut mesurer l'utilisation de l'eau et savoir à quoi elle sert. Travailler avec le monde académique, c'est mobiliser les savoir-faire dans les universités, qui forment les ingénieurs. Nous devons les sensibiliser à la question de l'eau et développer des technologies pour mieux utiliser cette ressource.
Vous proposez un "test hydrique" sur les législations européennes. De quoi s'agit-il ?Il s'agirait de regarder, dans certaines législations, comment la dimension de l'eau est prise en compte : dans l'économie circulaire, les stratégies industrielles ou la politique agricole. Avec la politique agricole commune (PAC), mesurons-nous concrètement la manière dont l'eau est utilisée dans les secteurs agricoles ?
Avant d'installer un centre de données, il faudrait également évaluer ses prélèvements dans la région. L'eau viendra-t-elle des rivières ou des nappes souterraines ? En quelle quantité ? Sera-t-elle détournée des besoins des habitants ?
Pour une centrale nucléaire aussi, il faut examiner le fleuve voisin et les conditions de sécheresse qui pourraient affecter son fonctionnement. L'eau est tellement banale dans nos vies que nous oublions qu'elle va devenir un enjeu pour le futur.
Comment réduire notre consommation ?Chaque citoyen devrait être informé et sensibilisé. Avec la guerre en Ukraine, nous parlons beaucoup de préparation : cela signifie aussi être outillé en cas de problème. Suis-je obligé de rester dix minutes sous la douche ou de laisser couler un robinet ?
Là où c'est possible, notamment en milieu rural, toute nouvelle construction devrait être obligatoirement dotée d'un réservoir d'eau non potable. Pour alimenter les toilettes ou laver les sols, faut-il de l'eau potable ?
Dans la métallurgie, nous pouvons aussi recycler l'eau plusieurs fois en circuit fermé plutôt que la rejeter directement. Cela permet de réduire la facture. Les industriels ont donc tout intérêt à réfléchir à leur utilisation.
Faudra-t-il construire davantage de bassines ?Comme pour les éoliennes, il y a des oppositions. Mais je pense qu'il faut pouvoir mieux retenir l'eau pendant les fortes pluies et la redistribuer pendant les sécheresses.
Mais quelles bassines, quels volumes, à quels endroits et pour quels usages ? Uniquement pour l'agriculture ou également pour d'autres secteurs ? Nous avons besoin d'eau pour irriguer les terres, comme pour boire chaque jour.
Il faut mettre tout le monde autour de la table. C'est une réflexion commune. Si chacun reste dans son silo en pensant avoir plus raison que l'autre, nous aboutissons à des situations conflictuelles.
Comment concilier centres de données et sobriété ?Les centres de données posent deux questions : leur consommation d'énergie et leur consommation d'eau. Mais ils font partie de notre quotidien et nous ne pouvons pas nous passer de leur utilisation. Nous sommes donc devant des choix économiques et stratégiques.
C'est aussi difficile de concilier les besoins en eau de l'agriculture avec les autres usages : nous avons besoin d'alimentation, mais les agriculteurs ont également besoin d'un revenu. Nous sommes au croisement de raisonnements économiques et politiques.
L'eau est-elle aussi un enjeu sécuritaire et diplomatique ?Dans une guerre hybride comme celle menée par la Russie en Ukraine, les infrastructures liées à l'eau peuvent être une cible. Un barrage peut aussi produire de l'électricité. S'il est endommagé, les conséquences peuvent donc dépasser l'approvisionnement en eau. Nous n'attachons pas suffisamment d'importance à cet enjeu sécuritaire.
La diplomatie bleue doit aussi traiter les tensions entre États autour des grands bassins fluviaux. À mon avis, attaquer des infrastructures liées à l'eau ou priver des populations de son accès constitue une atteinte fondamentale aux droits humains. C'est le message que nous porterons lors de la prochaine conférence de l'ONU sur l'eau, du 8 au 10 décembre.
L'eau ne se résume donc pas à la question climatique. Le changement climatique affecte son accès et le fonctionnement de toute notre société. Si les responsables politiques ne s'emparent pas de cette question de manière transversale, nous serons confrontés à de sérieuses difficultés.
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