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“Le Temps des promesses, 1905-1990” : pourquoi avons-nous cessé de croire en un avenir meilleur ?

Дата публикации: 22-09-2026 10:22:53

Dans un grand essai d’histoire du temps présent, “Le Temps des promesses, 1905-1990”, Christian Ingrao éclaire combien les promesses d’abondance, de concorde et d’émancipation de l’après-guerre sont entrées en crise dans les années 1970, pour déserter nos imaginaires actuels.

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Dans un grand essai d’histoire du temps présent, “Le Temps des promesses, 1905-1990”, Christian Ingrao éclaire combien les promesses d’abondance, de concorde et d’émancipation de l’après-guerre sont entrées en crise dans les années 1970, pour déserter nos imaginaires actuels.

Qu’a-t-on fait dans nos existences actuelles du “principe espérance”, comme l’appelait le philosophe allemand Ernst Bloch (1885-1977) ? Qui peut prétendre, à part quelques esprits habités par la foi religieuse, que l’espérance nous guide encore dans la vie, que l’abondance, la concorde et l’émancipation forment notre horizon assuré, comme on y crut collectivement après la Seconde Guerre mondiale, dans un moment de croyance en la réactivation moderne du temps du progrès ? Lucide sur la glaciation de cette espérance, qu’il appelle lui une “migration”, l’historien Christian Ingrao, spécialiste de la violence génocidaire et du nazisme, se propose dans un essai ambitieux, Le Temps des promesses, 1905-1990 (La Découverte) d’éclairer les ressorts de cette bascule, dont nous sommes aujourd’hui les héritier·ières désemparé·es, perdu·es dans la noirceur d’un monde dont on n’attend plus rien, sinon de simplement survivre dans ses cendres. Notre Terre est tellement incertaine qu’elle n’a pas de nom ; Ingrao la baptise ainsi “Innommée”, pour essayer de mieux la comprendre.

Son enquête centrée sur la nature des régimes d’historicité, comme l’a conceptualisé l’historien François Hartog, mêle au moins deux types de focales : le plan large, dans un mouvement brassant dans ses grandes dimensions tous les effets possibles d’une perte, mais aussi le plan resserré, dans un mouvement centré sur certains de ses symptômes décisifs (l’usage des drogues, en particulier). Ces deux focales assument aussi deux types de regards entremêlés, oscillant entre ce qu’il appelle “l’évanescence et la matérialité”, l’une étant axée sur des représentations, l’autre sur des dimensions concrètes de l’existence. Ce que Christian Ingrao défend dans sa démarche aventureuse, c’est une histoire qui n’hésite pas à redescendre au niveau des existences individuelles, “une histoire tout à la fois critique et compréhensive de l’expérience, individuelle comme collective, une histoire multiscalaire, qui, même si elle aspire à embrasser les destins de plus d’un milliard d’individus, y trouver une autre saveur, un autre grain du réel”.

Un désenchantement généralisé

La glaciation progressive de l’espérance à la fin des années 1970 a pris la couleur d’un désenchantement généralisé, alors que les promesses d’abondance, de concorde et d’émancipation, apparues à la fin des années 1940, semblaient jusque-là tenues. Entre les années 1950 et le milieu des années 1970, une révolution matérielle transforma en profondeur les conditions de vie de ses sociétés. L’horizon commun d’une croissance apportant mieux-être, quiétude du lendemain et prospérité partagée constitua d’abord la promesse d’abondance et lui donna consistance durant deux décennies ; tout autant que celui de la concorde, incarnée dans des institutions internationales prônant le dialogue et promouvant le bien-être, l’éducation, l’accueil des réfugié·es ; comme celui, enfin des perspectives d’émancipation pour les individus dont les sociétés se voulaient les garantes, grâce à la diffusion de l’instruction, la mobilité sociale… “L’ensemble de ces évolutions contribuèrent à faire apparaître des sociétés perçues comme plus ouvertes et offrant des perspectives d’avenir jugées meilleures”, observe Ingrao qui prend acte de toutes ces dimensions de l’espérance, en observant “l’enrichissement exceptionnel des univers matériels, la délivrance d’une partie importante du fardeau physique du travail, l’émancipation par la promotion sociale, le travail féminin et la démocratisation des études et, pour certain·es, l’exploration joyeuse de la sexualité récréative.”

Mais, face aux crises économiques des années 1970 et aux retournements de conjoncture, les États “opposèrent des stratégies caduques, peinant à prendre la mesure de l’inédit et de l’invalidation de la promesse d’abondance”. Face à de nouveaux défis, liés à l’imposition d’une idéologie néolibérale et néoconservatrice, “les États eurent souvent recours à des pratiques dépassées, imprécises, ne prenant pas en compte les évolutions ; des pratiques empreintes d’un autoritarisme masquant mal la difficulté à saisir le retournement à l’œuvre, manifeste au début ou au mitan des années 1980, et que l’on pourrait décrire comme une péremption des promesses, une glaciation de l’espérance”.

Pour donner une matière tangible à cette glaciation, l’historien s’attarde sur la question des psychotropes dont il fait un poste d’observation singulier de la crise du futur et des espérances. L’histoire de la drogue, de sa production et de son commerce ces trois dernières décennies révèle bien la péremption des promesses d’avenir. Rappelant l’étendue des usages de produits altérant les états de conscience, psychédéliques et enthéogènes, psychotropes, dont ceux adaptés à un capitalisme de la performance et ceux à usages thérapeutiques (neuroleptiques, anxiolytiques, antidépresseurs, analgésiques, régulateurs de l’humeur ou normothymiques, somnifères ou hypnotiques…), l’historien observe que la massivité de leur consommation dénote un vrai malaise social, une “psycho-épidémie”. Partant de ce constat des détresses sociales s’exprimant sous les usages traditionnels, récréatifs ou pathologiques des drogues, Christian Ingrao veut y déceler le signe d’une mutation radicale dans le rapport au temps, où il n’est plus question que d’une stase de l’instant, d’un repli hors de toute projection vers un futur désirable. “Là, sans doute, se révèle l’une des expériences les plus individuées, les plus singulières et les plus radicales de la glaciation des espérances”.

Le Temps des promesses, 1905-1990, essai sur les migrations de l’espérance de Christian Ingrao, éditions La Découverte, 384 p., 24 euros.

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