Où se tient encore l’homme ?
Auteur(s)
Xavier Azalbert, France-Soir
Cette semaine n’a pas multiplié les crises. Elle a fait apparaître une seule absence. L’homme contemporain vote, nomme, frappe, innove, s’élève vers l’orbite, commémore. Il ne sait plus où il se tient. Ni dans le temps, ni sur la terre, ni devant l’autre, ni en lui-même.
Le 11 septembre a eu vingt-cinq ans. À New York, on a lu les 2 977 noms. Au Pentagone, un président a parlé là où un autre lieu interdisait les discours. La mémoire, ce jour-là, a encore une liturgie. Elle a des minutes de silence, un trou dans le sol, une lumière dans le ciel. Mais la liturgie ne dit plus ce qu’il faut en faire. Vingt-cinq ans après l’événement qui devait unir un monde autour de l’évidence du crime, la commémoration elle-même est devenue un théâtre de places : qui parle, qui s’absente, qui a le droit d’être là. Le souvenir n’a pas disparu. Il a perdu son autorité. Il est devenu un rite que l’on honore sans plus savoir à quelle politique il oblige.
C’est dans cette fissure que Magdebourg prend tout son poids. Dimanche, en Saxe-Anhalt, l’AfD a obtenu 43,8 % des voix et trente-neuf sièges sur quatre-vingt-trois. Première victoire d’un parti, déclaré opportunément d’extrême droite par médias et opposants confondus, à la tête d’un scrutin régional allemand depuis 1945. « Nous avons écrit l’histoire », a dit Ulrich Siegmund. La formule est exacte, et terrible. On écrit l’histoire que lorsqu’on cesse de la subir comme une dette. Depuis, le BSW a accepté des discussions exploratoires. On reparle d’une procédure d’interdiction. Le chancelier Merz, au Bundestag, a qualifié le projet de « remigration » de « nettoyage ethnique fondé sur l’origine et la couleur de peau », sans en apporter réellement la preuve. Le mot n’est plus seulement un diagnostic sur le passé. Il est redevenu une arme du présent.
La France, elle, n’a pas répondu d’une seule voix. Elle a répondu par un jeu de places. La gauche et le centre ont nommé le séisme : signal d’alarme, désastre, ordre de mobilisation. Reconquête y a vu l’heure de vérité, le moment où le désir de « demeurer soi-même » cesserait d’être traité comme un délit. Le Rassemblement national, lui, s’est tu en apparence. Non par indifférence : par stratégie. Depuis qu’il a rompu avec l’AfD sur la mémoire de la guerre et le mot de remigration, il sait qu’on peut convoiter le même électorat sans accepter le même passé. Ce silence est un fait philosophique autant que politique. Il prouve que, même là où l’on parle au nom du peuple, le nom du passé continue de lier. On ne se tient pas où l’on veut. On se tient où l’on accepte encore de répondre de quelqu’un.
Hannah Arendt avait vu que le mal politique moderne naît moins de la monstruosité que de la rupture avec le monde commun, ce monde où les morts ont encore voix au chapitre. Habermas avait fait du souvenir la condition de la raison publique allemande. Voici que le vote vient révoquer cette condition, tandis que le 11 septembre montre, de l’autre côté de l’Atlantique, ce que devient une mémoire quand elle n’organise plus aucun consensus. Un peuple qui ne veut plus hériter ne se libère pas : il s’allège. Et, tout ce qui s’allège ainsi devient disponible pour une autre gravité — y compris celle, déjà visible, d’une guerre tiède où Moscou se réjouit d’une victoire prorusse au cœur de l’Europe.
Le même mot a retenti à Londres. Le Royaume-Uni a nommé « nettoyage ethnique » ce que des colons accomplissent en Cisjordanie, a interdit le commerce des produits des colonies ; Israël a fermé le consulat britannique à Jérusalem. Deux usages d’une même expression, à quarante-huit heures de distance, pour deux réalités que rien n’identifie, sinon la volonté de frapper par le langage. Austin et Butler l’avaient montré : nommer n’est pas décrire, c’est instituer. Levinas aurait demandé si la responsabilité pour autrui précède le droit des États. Schmitt aurait répondu que souverain est celui qui décide de l’exception, donc de qui a le pouvoir de qualifier. Entre ces deux pôles, le droit international n’est plus un ciel. Il est un champ de forces. Quand « nettoyage ethnique » sert à la fois à dénoncer une politique migratoire et une politique de colonies, le mot n’est pas devenu plus vrai : il est devenu plus disponible. C’est le signe le plus grave. Non que l’on mente, mais que l’on ne sache plus à quelle autorité le nom doit encore obéir.
La guerre, pendant ce temps, n’offre plus de dehors. Kiev est frappée. Un avion présidentiel frôle un drone. On téléphone d’une capitale à l’autre comme on gère une variable. La Suède prévient que des armées de bots russes ciblent déjà les élections allemandes et françaises. La théorie de la guerre juste — d’Augustin à Walzer — supposait un ennemi, une cause, une fin. Nous avons des frappes, des sabotages, des algorithmes, des pauses. Kant pensait la paix perpétuelle comme un projet de la raison. Ainsi, nous vivons la guerre intermittente comme un climat. Le spectateur n’est plus à distance : il est le milieu même où le conflit circule.
Et, le climat, précisément, n’est plus une métaphore. La Terre se retire. Des chaleurs de septembre interrompent des cours, l’Himalaya vomit ses eaux, un ouragan racle le Pacifique. Jonas exigeait que l’action présente demeure compatible avec la permanence d’une vie humaine authentique. Heidegger voyait dans la Terre non un stock de ressources, mais ce qui se dérobe dès qu’on ne la considère plus que comme fonds disponible. Cette semaine, la Terre n’est plus le sol du politique. Elle est l’objet d’une gestion d’urgence. Sans elle, le vote de Magdebourg, le mot de Londres et les noms lus à Ground Zero n’ont plus de scène. On discute du peuple et du crime sur un plancher qui se fissure.
C’est alors que l’esprit lui-même menace de quitter la scène. Au Vatican, philosophes et scientifiques ont demandé si une machine peut être créative. La question est mal posée si on la laisse technique. La créativité, d’Aristote au génie kantien, n’était pas une performance : elle était l’acte d’un sujet qui risque, qui échoue, qui a une intériorité. Une machine combine, surprend, imite le style. Elle n’a personne à exposer. Amélie Nothomb a rappelé, presque à contretemps, que l’âme n’est pas un archaïsme. Le vrai péril n’est pas que l’intelligence artificielle pense. C’est que nous acceptions une création sans créateur, un nouveau sans responsabilité, une parole sans visage. Quand le nouveau n’a plus besoin de personne, la liberté n’a plus besoin de volonté. Les bots qui travaillent déjà les élections européennes ne sont que la version politique de cette même destitution du sujet.
Et voici le geste le plus étrange de la semaine. Les 9 et 10 septembre, Paris a tenu le premier Sommet international de l’espace. On y a parlé gouvernance des orbites, économie spatiale, sécurité du ciel. Macron a annoncé près de vingt milliards d’engagements. Les États-Unis et l’Allemagne étaient absents. Pesquet rappelle que voir la Terre d’en haut enseigne l’interdépendance. L’ironie est presque trop parfaite. L’humanité qui ne sait plus habiter son sol, honorer une mémoire commune, soutenir un nom unique, ni créer sans machine, entreprend de réglementer le firmament — et le fait déjà en ordre dispersé. Elle cherche un dehors au moment précis où elle a perdu son dedans. Le cosmos devient la dernière souveraineté disponible, faute de savoir encore exercer celles d’ici.
Tout cela se noue dans une question en apparence naïve : être libre, est-ce faire ce que l’on veut ? Spinoza répondait que la liberté est l’intelligence de la nécessité. Kant, que c’est se donner sa propre loi. Sartre, que c’est être condamné à choisir. Cette semaine en propose une quatrième version, plus pauvre et plus juste : la liberté contemporaine est devenue le droit de ne plus répondre de rien. Ni du passé allemand, ni des noms du 11 septembre, ni de la terre contestée, ni des morts qui n’entrent plus dans aucun récit de victoire, ni du climat, ni de l’âme déléguée à l’algorithme, ni du ciel que l’on veut administrer sans les absents. Faire ce que l’on veut n’est plus l’exercice de la volonté. C’est le symptôme de son évidement.
Le 20 septembre, le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale votera. D’autres noms seront lus, d’autres mots seront lancés. Un édito n’a pas à dire qui doit gouverner à Magdebourg, ni quel mot doit l’emporter à Jérusalem, ni quelle orbite il faut attribuer à qui. Il a une tâche plus austère : tenir ensemble ce que l’actualité disperse. Car le danger n’est pas que le monde soit trop plein de crises. C’est qu’il n’y ait plus de lieu d’où les tenir.
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